Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers, porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.

Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées, attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître. Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire; ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros. Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de les approvisionner selon leurs besoins.

A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort, et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même, non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les revoyions plus.

Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé, sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin que l'on recourrait à un autre moyen.

Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise, l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents convenables pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible. Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes, situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux autorités turques pour le faire prisonnier.

Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué.

Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva. Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul; récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge, eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul Cameron après son élargissement.

La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte. Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait:

«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont trahi.

«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine.