Il avait voulu, j'en suis assuré, lui recommander l'avenir de la maison, et un regard avait suffi à l'en détourner. Rien que par ce regard, il en avait compris l'inutilité. Celle qui était là, près de lui, n'était-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'années passées ensemble, jour après jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole, contre cela, pourrait valoir? Un plus grand témoignage d'amour fut-il jamais rendu à une femme que ce silence, cette confiance, cette paix ?…
Après des minutes si hautes, je connus cette forme de la lâcheté humaine qui nous fait éprouver une sorte de soulagement hors de la présence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-père descendait de la diligence avec Nicole, déjà grandelette et sérieuse, et Jacquot, plus léger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore d'aucun pressentiment. Il surveilla avec méfiance le transport de sa caisse à violon et de ses almanachs: lui-même ne consentit pas à lâcher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne des gros bagages. Malgré l'âge et un commencement de déclin, elle s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait à la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un redoublement d'activité.
Une fois dans la maison, grand-père y erra comme une âme en peine. Il tournait autour de la chambre du malade, sans demander à y pénétrer. Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait à tout le monde:
—Je deviens vieux. Je suis vieux.
Ils se revirent, mais je n'assistai pas à leur entrevue. Est-il nécessaire d'y avoir assisté pour deviner ce qu'elle du être et que le fils, inévitablement, y soutint le père? Si notre vie ne puisse pas dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres l'assistance. Et le voisinage de la mort même n'intervertit pas les rôles.
Quand le soir vint, grand-père, qui se traînait d'une pièce à l'autre en se lamentant, me proposa timidement de sortir.
—C'est une bonne idée, approuva tante Dine qui le connaissait. Et voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'épicerie.
Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne refusai pas de l'accompagner. Après la solitude de la montagne et ce silence qui remplit la nuit, nous retrouvâmes avec un plaisir secret les rues éclairées et le mouvement de la population. L'épidémie était définitivement enrayée: après les mesures sanitaires ordonnées ne subsistait plus aucun péril. Réveillée de son cauchemar, la ville se livrait à des transports de joie qui étaient sa revanche contre la terreur. Je l'avais vue dans l'épouvante chercher en hurlant son salut dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance de fête. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafés débordaient jusque sur la chaussée. Les femmes portaient les robes claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l'été et, pimpantes dans leurs toilettes fraîches, transformaient la saison en un tardif printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le convoi des morts courait la poste.
J'étais le fils du sauveur, je m'attendais à la faveur populaire, et l'on évitait notre approche. Je ne tardai pas à le remarquer. La rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au souvenir du bienfaiteur et, partant, à celui des mauvais jours qu'on avait traversés. Personne ne s'en souciait évidemment. Nous eussions aimé à causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de l'écarter, nous parla de mon père avec admiration, avec éloquence, avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entière justice, il célébrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur médicale, son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'étais résolu, en l'apercevant, à lui tourner le dos avec mépris, et voici que, plein de reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses basses manoeuvres, ses menées souterraines qui avaient failli briser l'unité de la famille. J'aurais dû chercher sur son visage la marque imprimée par la main de mon père, et je consentais à écouter ses louanges effrontées. J'étais encore trop ingénu pour deviner ce qu'il préparait.
Glus et Mérinos, toujours inséparables, qui nous croisèrent ensuite, consentirent à nous entretenir d'eux-mêmes et des cruelles épreuves dont ils avaient avantageusement triomphé. Nous essayâmes de citer le pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glissèrent sur ce sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une Marche funèbre et l'autre une Danse macabre en commémoration de ce typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent achevées.