—Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez la réplique du père, et gare à Me Porterieux.
Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus vifs:
—Oui, le vieux est coriace.
Et Me Paillet de rire et dinsister:
—Vous verrez sil sait mordre et sil a la dent dure.
—Il a lair bien fatigué, murmura une dame compatissante.
—Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune homme.
Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes", tandis quil montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la barbe, guettait la défense pour la voir sécrouler.
M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour, sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de lattente qui suspendait les respirations et le mouvement des coeurs. Rien quen se levant, cet homme aux cheveux gris, presque blancs, ce vieillard qui représentait à lui seul toute une longue suite de générations honorables et de services rendus, en plus de soixante années de probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa race: navait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé la restitution dun argent qui navait pas été entièrement dépensé par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne leussent pas ainsi clairement imposée avant même davoir parlé.
Lhorloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé, lavocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la large bande de clarté que découpaient les rayons dun soleil trop pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux traits accentués que lâge avait épaissis et qui gardaient néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient ce visage de lutteur et de chef quon ne regardait pas sans en recevoir une impression de force et dardeur à vivre. Mais la flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la sérénité.