—Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges courtisait.
—Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet.
Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants dinquiétude, reconnaissaient au contraire lexaltation surhumaine quil avait rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda dune voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard satisfait:
—Il na plus son bel organe.
Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix séclaircit, sonna le ralliement, lappel aux morts qui, la veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir, avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant, oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la mer.
Pour juger laccusé, il fallait le connaître, et pour le connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de lhomme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir lefficace et le but. "…Vous qui appartenez à des lignées dhonnêtes gens et qui avez fondé une famille, cest lhistoire dune famille quavant de rendre votre verdict vous devez entendre…"
À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être insensibles à ce récit dhumanité réelle dont la vérité et lexemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son arbre de vie, les efforts successifs des générations sajoutant les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée, lobstination devant les résistances de la glèbe, devant les intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines accidentelles des récoltes quune grêle ou une gelée anéantit, et la sobriété qui se contente de peu, et lépargne qui, aux dépens de la jouissance personnelle, prépare lavenir, lépargne qui, en même temps quelle est un acte de désintéressement, est un acte de foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient abondamment et riaient au soleil à lépoque des moissons, représentait le labeur, léconomie et lendurance de toute une race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos propriétés, cest la face des aïeux que nous considérons. Pourtant, à quoi avait abouti loeuvre collective des Roquevillard? Aujourdhui leur domaine appartenait à leur adversaire qui lavait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non, de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils soldaient le rachat du dernier dentre eux. Qui donc se trouvait dépouillé et quel était le voleur? Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une terre qui valait presque le double. Qui sétait enrichi? qui sétait ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, laccusé devait être acquitté.
Mais la famille nétait-elle quune grande force matérielle exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail des autres? Nétait-elle pas bien autre chose encore, de moins palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une hérédité dhonneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre la vie, si ce nest pour lui fournir un cadre digne delle, lappui du passé, loccasion dun avenir étayé, —car transmettre la vie, cest admettre limmortalité… Et il dit les actes publics, toute lexistence extérieure, utile, et parfois illustre des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie, soldats morts à lennemi pendant les grandes guerres, ils avaient porté sous la toge ou luniforme ce même coeur audacieux et brave qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race quand il avait écrit: "Joffre le sacrifice de ma vie pour lhonneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille, comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites acquis et la faisait pencher.
Toute larmée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la Vigie pour franchir le val dans lombre et rejoindre, au plateau de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme à la parade.
Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. Lheure nétait plus de la pudeur et du respect des intimités. À lhôpital dHanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la pauvreté pour supprimer jusquau soupçon de détournement, méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M. Frasne nétait, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet définitif de toute complicité même ignorante et involontaire.