I
FABRICANT DE RUINES
De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans le sillage d'un bateau.
Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.
Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont Sacré, —Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de saint François d'Assise,— l'hôtel du Belvédère reçoit, du printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno…
Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le soleil eût inspiré une confiance illimitée.
Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme s'occupait à traduire un petit livre italien, Vita dei SS. Jiulio e Ginliano, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française se détachait en caractères italiques: La prédestination de l'enfant, disait Lamartine, c'est la maison où il est né: son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux.
Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à peine penser.
—Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.
Rassuré, il répondit: