Je n’avais pas fait deux cents mètres que je distinguais la tache claire de sa robe, sur l’autre bord de la voie, à hauteur précisément de ce fameux aiguillage où Vigel rêvait naguère, avec candeur, d’un beau patapouf du train officiel. Je continuai mon chemin le long de la digue, et, quand je parvins à portée de voix, je l’appelai par son nom, en agitant mon casque.

Elle ne parut pas m’entendre et garda sa position bizarre.

De loin, j’avais cru la voir accroupie, maintenant je discernais qu’elle était debout, mais penchée en avant, le cou tendu, guettant je ne sais quoi... Instinctivement mon regard suivit la direction ainsi surveillée, et j’aperçus, au débouché de la forêt, la fumée d’une locomotive—sans doute, celle de Vigel et d’Elsa.

Revenant à Fagui, j’éprouvai un certain malaise à constater que la main de la folle s’appuyait sur le levier de l’aiguillage. Je savais ce dernier heureusement bloqué, mais, néanmoins, me hâtai de répéter mon appel: «Fagui! Fagui!» Ce qui lui fit redresser le buste, mais ne sembla point la décider à abandonner son poste.

La locomotive arrivait comme une charge de buffles, et, craignant que la pauvre femme ne se lançât imprudemment à la dernière minute, je courus moi-même pour traverser la voie. J’entendis sur ma droite le déchirement du sifflet à vapeur, et, devant moi, comme en réponse, le cri lamentable, le cri suraigu, qui imite celui de la grenouille prise... La folle se tint une seconde toute raidie, les deux mains crispées à la tige de fer, et soudain, avant que j’eusse pu bouger un doigt, le levier de l’aiguillage décrivait un arc de cercle.

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Nos locomotives du Siam-Cambodge n’étaient pas des joujoux à la dernière mode. Elles avaient encore pour la contre-marche, en cas de catastrophe imminente, le bon vieux levier à renversement; et, pour faire marcher cette mécanique, en moins de deux secondes, sans oublier le robinet du régulateur, il fallait une adresse, une vigueur, une décision dignes d’un maestro du métier—dignes du directeur en chef des Railways du Siam-Haut-Cambodge qu’Henry Vigel, le bien récompensé des gens du kilomètre 83, est aujourd’hui.

XX

Saïgon.

Ainsi, voici la ville où naguère, sous le retentissement sourd du soleil équatorial, j’écoutais chanter, avec orgueil, la force de mon sang, la force de ma race! Mais, aujourd’hui, quelque chose est éteint. Trop de morts, peut-être, trop de morts! C’est comme une cendre brûlante qui pleure à l’heure de la sieste, sur les beaux jardins noirs.