J’éprouve une lassitude funèbre, un désir de fuir, et en même temps une peur veule d’être retenu à la dernière minute, d’être ligoté, moi aussi, dans ce grand voile de torpeur qui plane... Et je ne veux pas! Je veux m’évader de cette Cochinchine plate et sans espaces, de ce radeau étouffant, près d’être submergé par les eaux limoneuses!

J’ai demandé des nouvelles d’Hervé de Sibaldi. On m’a montré la direction de la rue de Bangkok et des longs saos du cimetière. Madame de Sibaldi, opérée d’un fibrome, est restée sur la table d’opération. Le lendemain, le boy a trouvé Sibaldi dans sa chambre à coucher... Le revolver était de tout petit calibre, et la cervelle avait dû mettre un long temps à glisser par le trou. La figure était affreusement crispée. Il aimait cette femme à ce point?

Mon interlocuteur sourit.

—Il était au-dessous de ses finances; et ce pirate d’A-phat l’avait engagé dans certaine affaire d’assurances franco-chinoises dont il lui était difficile de sortir autrement que par la porte qu’il a choisie. C’est la ville qui a payé les obsèques, et tous les Saïgonnais, je dois le dire, étaient derrière le corbillard. M. A-phat montra de l’esprit d’à-propos, en se faisant prescrire par son médecin, d’urgence, une cure d’air à Singapore.

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Je m’embarquai le soir même. Je restai toute la soirée accoudé au plat-bord. Au-dessous de moi, clapotait l’eau visqueuse, le sang obscur de l’artère gonflée par la marée. Quelle singulière idée d’avoir bâti une ville, là, parmi les palétuviers infects! Une idée de marchands, évidemment, qui savent ausculter la terre et la piquer aux points sensibles, ainsi que les fourmis, dit-on, agissent avec leurs proies! Je me souviens... J’admirai, naguère, qu’elle ne fût pas posée vaniteusement en étage, mais à plat, et selon le dessin d’un arc. Où est-elle la flèche vibrante de cette machine bandée par l’intérêt, par la passion, par le rêve? Je ne vois plus la pointe. Quelque chose est irréparablement détendu.

Notre bateau s’en fut sournoisement, sans tapage, glissa sur le tortueux cheminement noir. Depuis longtemps, les passagers étaient couchés. Solitaire je restai sur le pont, à regarder distraitement apparaître sur ma droite, puis sur ma gauche, au gré du balancement des sinuosités du fleuve, l’éparpillement d’or des lumières de Saïgon. Elles s’amincissaient à chaque oscillation, se groupaient, s’incrustaient dans la barre obscure de l’horizon—pareilles à ces clous de cuivre qui brillaient avec une signification incertaine, sur la canne dont mon ami Moutier avait soutenu ses derniers pas. . . . . . . . . . . . . . . . .

En mer.

Et maintenant?...