Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.

«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de l’opinion publique,—vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille expérience en ces matières.

»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une bonne affaire... pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la ruine, menace de fermer ses chantiers... et tout se termine le mieux du monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des experts,—ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie—les actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté, souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!

»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses adjacents—il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en exagérer le prix!—Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes de ciment!

»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés dirigeants—faut-il les nommer?—du S-Hl C. Grâce à eux on peut dire, en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va... Nous ne saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon, les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»

Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon premier déjeuner au Lotus Blanc.

Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.

—Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?

—C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?

—C’est moi.