Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière trop crue l’offusquait.

Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à son égard.

—Être pris à la glu de nos propres œuvres... oui, vous avez raison, Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et—il pinça un demi-sourire—de celles qui vous approchaient, pour qui je ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en entendant crier par ces deux mille imbéciles: «Go on, Vigel, go on!» je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres... et pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!

—Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, old champion, dis-je en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne flotte plus sur la rivière, que le Lotus blanc et son étamine rose à coins verts ont pris le large?

—Je le sais.

—Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont qu’un seul et même seigneur?

—J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment m’est venu d’écrire l’article... Un bon sentiment cela, Tourange!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

—Il y en a donc de mauvais?

Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.