—C’est le premier cas européen, mais j’ai bien observé le processus chez les coolies. Fièvre? Naturellement. Paludisme? Paludisme... Vous savez comme moi qu’il y a une fièvre des bois contre laquelle la quinine n’agit pas plus qu’une boulette de farine... Ah! ce marais!... Sacré marais! Et puis, il y a la fatigue, l’usure latente, la dévoration, c’est le mot, des cellules épidermiques par la lumière... J’ai cherché! j’ai cherché!... Mais, un microbe au-dessus de ce sang jaune, c’est comme...
Je l’interrompis, car je sentais qu’il allait partir à l’aventure sur son dada.
—Mais, pour Barnot, docteur, qu’y-a-t-il eu?
—Qu’y-a-t-il eu?... Au fait, il faut bien que vous le sachiez, car cela peut arriver, un de ces soirs, à chacun de nous. Ce qu’il y a eu, voici: à deux heures, Barnot est tombé en forêt, à l’ombre. Les coolies l’ont rapporté. Il était pâle. Vomissements, fièvre...
—Coup de soleil?
—Pas coup de soleil... Depuis quelques jours Barnot se sentait las, las, comme il disait. «J’ai envie de me coucher pour tout de bon», m’a-t-il confié, pas plus tard qu’avant-hier. Donc fièvre. A trois heures, 39 degrés, à quatre heures, 39°, 5; à cinq heures, 40°. A six heures, décroissance de la fièvre, sommeil, pas coma, je dis bien sommeil. Maintenant, ce qui arrivera: à un moment quelconque, dans la soirée, il s’éveillera, calme, relativement dispos, lucide... Il sera bon que l’un de nous soit là à ce moment, car probablement il parlera. C’est même à cette fin que j’allais chercher Moutier; mais il vaut mieux vous, n’est-ce pas?... Donc il parlera. Il parlera, puis, la parole deviendra difficile, lente, il aura froid, enfin l’algidité, le coma... Comme de juste je ferai des piqûres, mais cela ne saurait empêcher qu’à trois ou quatre heures du matin, son sang tourne en gelée de groseille et qu’il soit temps alors pour nous de faire aux confidences recueillies dans la période lucide un brin de toilette épistolaire, ad usum familæ.
Il ne me vint pas une minute à l’idée que le programme du docteur pût prêter à contestation.
Et j’étais là, en effet, lorsque Barnot s’est éveillé. Il était onze heures du soir, je n’eus qu’à le constater au réveille-matin, qui battait une vraie chamade sur la table. Barnot remua un peu derrière la moustiquaire, puis ouvrit les yeux, tandis qu’une brusque rougeur montait à ses joues pâles, exactement comme si une bulle de sang venait crever à fleur de peau.
Je me tenais assis un peu loin de la lampe, à cause de la chaleur qu’elle dégageait. Je m’approchai du lit, comprenant que Barnot m’avait reconnu, et m’introduisis prestement à l’intérieur de la moustiquaire.
—Tourange? articula-t-il d’une voix hésitante, et, de ses mains étendues en avant, il tâta mes vêtements, comme un aveugle qui s’assure.