De son côté, Constantin pensa ce qui suit:
—Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai fait sa connaissance chez ma tante, à un arbre de Noël. Mon Dieu! qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a toujours été parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je mourrai pour vous, si le destin le veut.
—Une, deux, trois! fit le témoin en frappant dans ses mains.
Les deux coups partirent, la fumée monta lentement dans l'air humide, et des deux côtés on entendit s'écrier:
—Il a tiré en l'air!
—Il a tiré en l'air, répétèrent Constantin et Batourof, qui franchirent en deux bonds la distance qui les séparait, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: «Mon cher ami!»
Cette effusion terminée, les témoins s'approchèrent, on échangea une quantité prodigieuse de poignées de main, et, l'honneur étant satisfait, on prit rendez-vous pour déjeuner, à onze heures, au restaurant du Chalet; puis les témoins allèrent faire un somme pour compléter leur nuit écourtée, pendant que les adversaires réconciliés, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux premiers rayons du soleil.
—Voyons, dit Batourof, à présent qu'il est convenu que tout est fini, dis-moi pourquoi tu étais si féroce hier soir, car je te jure que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons failli nous tuer mutuellement?
—Oh! mon ami, s'écria Ladof, je suis amoureux fou.
Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin que tout était expliqué, puis il reprit le bras de Constantin et le serra avec énergie sous le sien.