—Ranine! répondit la coupable.

—Approchez! fit la directrice d'une voix moins sévère que ne s'y attendait Ariadne.

Elle obéit et arriva jusque sous la lumière d'une grande lampe couverte d'un abat-jour, qui éclairait imparfaitement la vaste pièce aux tentures lourdes et massives.

Le fond du cabinet était occupé par un grand canapé en bois sculpté, de couleur foncée, recouvert, comme tous les meubles, d'une étoffe de damas bleu moyen. Le bleu étant la couleur réglementaire des instituts, cette couleur se retrouvait partout; là où elle était commandée, c'était l'uniforme; là où elle ne l'était pas, c'était une galanterie, une pensée gracieuse, offerte à qui? Au règlement, selon toute probabilité, car nul ne sait à qui cela pouvait être agréable. Donc, les rideaux énormes qui cachaient les embrasures des fenêtres, les portières qui drapaient les portes, tout était bleu, d'un bleu tolérable le jour, mais qui, le soir, devenait noir et funèbre.

Une autre lampe, ou plutôt un quinquet, de la forme la plus élégante, mais revêtue d'un réflecteur,—or, les réflecteurs vus de dos n'ont rien de particulièrement gracieux,—éclairait à merveille un superbe portrait en pied de la grande-duchesse protectrice de l'établissement, situé au-dessus du canapé où trônait toujours madame Batourof. Les mauvaises langues se demandaient en cachette si les fleurs placées sous le portrait et sans cesse renouvelées s'adressaient à la directrice fictive ou à la directrice réelle. Deux autres portraits, ceux de l'empereur et de l'impératrice, également en pied, se faisaient vis-à-vis sur les deux parois avoisinantes. Ceux-ci n'avaient pas de quinquet.

En arrivant près de la lampe, Ariadne s'aperçut que madame Batourof n'était pas seule. Enfoncée dans un grand fauteuil, les mains placidement croisées sur les genoux, une dame d'environ cinquante ans fixait sur la jeune fille un regard scrutateur, mais dépourvu de malveillance. Celui que jetaient sur elle les yeux noirs et perçants de madame Batourof était aussi plus curieux que réprobateur. Ariadne reprit intérieurement possession de son impassibilité.

—C'est vous qui avez chanté pendant la classe? demanda la directrice.

—Oui, madame la supérieure, répondit Ariadne.

Ce titre de supérieure est acquis de droit aux directrices de ces établissements, bien que leurs fonctions soient absolument laïques.