Le princesse se donna donc le plaisir de voyager à petites journées de l'embouchure de la Somme à celle de la Seine. Tous ces ports presque déserts, alors fréquentés seulement par les habitants du lieu et quelques amateurs de brises salines, eurent sa visite de grande dame désœuvrée.

Olga s'amusait prodigieusement: dormir sans cesse dans des hôtels nouveaux, manger à ces tables d'hôtes de province où les notables célibataires de l'endroit viennent prendre leur repas et causer des événements de la ville, tout cela avait pour elle l'attrait de la nouveauté. Elle croyait lire un roman, et sa joie était sans limites.

Ladof, au contraire, était fort mal à son aise. Il sentait que le malentendu grâce auquel sa présence était tolérée ne pouvait manquer de s'éclaircir prochainement, et l'idée de ce qui se passerait alors lui donnait la chair de poule.

Constantin était de ceux qui sont braves devant la gueule d'un canon et pusillanimes devant la colère d'une femme. Il craignait d'être malmené par la princesse, et de perdre toute chance d'obtenir la main d'Olga; mais ce qu'il craignait peut-être plus encore, c'était de se voir un jour interpellé par Ariadne, lui disant:

—Pourquoi vous êtes-vous joué de moi?

Ce qu'Olga ne voyait pas, en enfant frivole et un peu égoïste qu'elle était, Ladof le ressentait jusqu'au plus profond de son être; telle devait, d'ailleurs, être sa destinée, et il ne l'ignorait pas; leur amour était de ceux où l'un a tous les devoirs, toutes les charges, et l'autre tous les priviléges, toutes les douceurs; mais, à l'inverse du sort commun, c'était Olga qui devait dominer son époux et rester toujours adorée, malgré ses défauts; non parce que le mari les ignorait, mais parce qu'il l'aimerait telle qu'elle était, avec ses défauts.

Il est des êtres qui ont besoin de se sacrifier: Ladof était de ceux-là.

Il sentait bien en lui-même qu'il s'était joué d'Ariadne; sa conscience lui reprochait mainte prévenance, mainte parole flatteuse qu'il n'eût pas adressée à la jeune fille sous la présence de la princesse. En agissant ainsi, il obéissait à un mot d'ordre donné par Olga.

—Mais si Ariadne s'en aperçoit? avait-il dit un jour, essayant de résister à la domination adorée qui lui ôtait toutes ses forces.