De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.
Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à sortir de sa chambre.
Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était fidèle,--en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l'escalier périlleux, la pelouse où l'on jouait aux gorelki, toue était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée d'une niche dans la cour... Platon s'enfonça au hasard dans le jardin pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.
Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaient de temps en temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.
Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre où la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos.
Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.
Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charité de se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance eussent été épargnés à son ami.
--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que n'ai-je pu l'aimer aveuglément.
Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.
Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.