La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.
Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.
--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.
Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, le ménagère, le buffetier et toute les friandises imaginables.
Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche, les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante où l'on ne peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très-tassé, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse s'était encore perfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'hommes, mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens de monter dans les équipages.
Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, coiffée d'un large feutre Henri IV orné du classique panache blanc, maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse.
--Elle va se casser le cou! s'écria la princesse.
--Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça, et il ne lui arrive jamais rien!
XXIII
En arrivant sous les ombrages de la haute forêt, la compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le gazon, semé de petits oeillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crème douce, des pyramides de gâteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caillé recouvert de sa crème épaisse et jaune, entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe; d'ailleurs, l'air était parfaitement calme et la chaleur fort supportable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, à l'abri des grands parasols de la fougère. En haut dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de lin en loin on entendait l'appel du coucou résonner avec opiniâtreté, forçant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout à coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la forêt.