Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis pied à terre. Son chapeau à la main, sa traîne sous le bras, elle marchait aussi à son aise que dans le salon de la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour l'épigramme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prit souci. C'est ainsi qu'elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche... Non, ce n'était plus Dosia: c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.

Cette apparition resta profondément gravée dans le coeur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait.--Qu'allait-il en sortir? Sagesse ou folie? La sagesse mondaine aura-t-elle le dessus? Ou bien une Dosia nouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d'être aimée?

D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler.

On s'assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.

Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s'est fait, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les soeurs de Dosia étaient fort aimables en société; elle réservaient tous leurs défauts pour la vie d'intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu'en famille il n'est pa nécessaire de se gêner.

Dosia donnait le ton à ce tumulte de bonne société; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire discret, quoique épanoui,--indice d'un esprit libre et gai.

L'esprit détendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mêlés à la gaieté printanière de la forêt.

--C'est fini, s'écria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous la tête. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d'anges dont le corps se termine par une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre! Maman va me gronder horriblement, mais ça m'est égal, tant pis pour les convenances! Je ne puis dire toi à Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et vous à son mari que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances... J'y renonce, c'est trop difficile!

Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine ébauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns étaient déjà debout, car le repas touchait à sa fin.

--A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole à sa tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.