Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia.

--Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard trahissait une vague inquiétude.

D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du côté opposé où Platon portait ses méditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situé près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, la masse sombre des équipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dételés.

Elle jeta un coup d'oeil de ce côté, puis s'adossa tristement à la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle. Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se dessina sur le sentier; elle leva la tête. Platon, revenu, redevenu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir.

--Je voudrais être morte dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un peu de fatigue; c'est difficile de vivre!

Frappé au coeur, il garda le silence un instant.

--La vie est longue heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer....

Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.

--C'est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!...

Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire:--Vis pour moi!