La circonstance était solennelle; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la terre du pied comme Antée, et hop, nous voilà en l'air.

--Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche.

--En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand reviendras-tu?

--C'est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m'as défendu de parler à ta mère.

--Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée. Il faut attendre que Liouba soit mariée.

Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba était la fille aînée dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.

--Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques.

--Tu crois? fit Clémentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrèce, au moins...

Lucrèce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez depuis le jour de sa naissance.

--Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.