Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient occupés. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressortaient sous la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.
Mais la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette même pensée. Dosia n'était pas à l'âge où l'on pense à l'automne, ni même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarkoé-Sélo;--elle regardait la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation;--et ses impressions confuses se traduisirent en une seule phrase:
--C'est ça le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
Il s'attendait à une verte réplique: à son extrême surprise, Dosia poussa un soupir,--un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il ne faut pas tout demander à la fois,--et reprit son aviron sans répondre.
--Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée?
Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:
--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité.
--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?