--J'ai la main malheureuse, monsieur, dit Marianne, debout devant lui. Vous allez me haïr...
Non, Dournof ne la haïssait pas; il admirait à tout moment la grâce naïve, la gaieté folâtre, la candeur virginale de cette belle enfant plus semblable à un papillon qu'à une fleur, mais charmante et pleine de séductions.
--Cependant, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès de lui, pendant que sa mère la croyait occupée à surveiller les apprêts du souper, je vous assure que votre chagrin me touche... j'ai été curieuse, oui, monsieur, j'ai été très coupable... j'ai voulu connaître votre malheur... j'ai appris combien elle était digne de votre tendresse; on m'a parlé de sa beauté, de sa grâce; j'ai compris combien votre chagrin devait être profond, incurable... et cependant, vous êtes jeune, la vie est pleine de jouissances pour vous... vous avez des amis qui vous aiment... est-ce bien sage de vivre en dehors de toutes les joies?... ou peut-être est-ce un voeu? peut-être obéissez vous à une mourante?...
La voix de Marianne était si pleine de tendresse inquiète, ses yeux exprimaient tant de compassion émue et discrète que Dournof répondit:
--Non, elle ne m'a rien défendu.
--Elle vous a permis d'aimer, d'avoir une famille?...
--Elle me l'a ordonné.
Un silence suivit, puis la voix mélodieuse de Marianne, aussi légère qu'un souffle, murmura:
--Votre femme sera une heureuse femme, car vous savez aimer.
Elle disparut, laissant le jeune homme pénétré d'une émotion nouvelle que depuis des années il n'avait pas ressentie.