XXI
L'amour est communicatif, quoi qu'en aient dit les gens moroses. Il y a dans les paroles et les actions d'un coeur aimant une sorte de magie à laquelle on ne saurait guère résister que si un autre lien vous protège. Dournof n'était plus protégé; l'âme d'Antonine avait sans doute cessé de veiller sur lui, car elle le laissait sans défense, et peu à peu Marianne prenait sa place.
Ce n'était pas un amour grave et mesuré comme celui qu'il avait éprouvé pour sa chère morte; c'était un enivrement qui s'emparait peu à peu de tout son être. La voix, la robe de Marianne, ses cheveux blonds qui flottaient en boucles capricieuses, le frôlement de ses mains soyeuses, la grâce de son regard magnétique, soumis et fidèle comme celui d'un chien de chasse, tout cela séduisait Dournof à lui en faire perdre la tête.
Quand il revenait du ministère, il restait pensif dans son fauteuil, près de la table où régnait un grand portrait d'Antonine; mais ses regards, qui jadis se reportaient sur ce visage pour lui demander la force et la vertu, le fuyaient maintenant. Il pensait peu à la force morale, à la vertu civique; Marianne lui versait insensiblement le poison qui endormit Annibal à Capoue.
La Niania, de plus en plus grave et triste, s'apercevait bien de ce changement; elle attendait son maître le soir; il la trouvait dans sa chambre où elle venait donner un dernier coup d'oeil, comme autrefois chez Antonine; les soins de la vieille femme n'avaient rien perdu de leur assiduité mais une sorte de tristesse résignée se dégageait de son attitude.
Un soir que Dournof était revenu plus tôt que de coutume, elle s'enhardit à lui parler.
--Le ministre a une fille, n'est-ce pas? dit elle en lui apportant sa robe de chambre.
--Oui, répondit le jeune homme qui évita de regarder la vieille femme.
--On dit qu'elle est fort jolie?
--C'est vrai.