Dournof la regarda d'un air ravi: ce regard sembla mettre sur elle une bénédiction, tant il était sérieux et tendre.

--Je vous aime, lui dit-il, je vous aime tant, que si vous aviez refusé, je crois que j'aurais renoncé à mon rêve.

--Que serez-vous? demanda alors Antonine.

--Avocat!

Antonine le regarda avec un peu d'étonnement. A cette époque, l'organisation des tribunaux étant encore tout entière à l'état de projet, les avocats n'existaient guère que de nom. On ne comprenait sous cette désignation que les avocats consultants, sorte d'hommes d'affaires généralement peu estimés.

Dournof lui expliqua alors les réformes projetées, et la place que pouvait prendre dans ce nouvel ordre de choses l'homme qui aurait le premier le talent, la force et le courage nécessaires pour s'imposer.

--Songez, dit-il en terminant, que jusqu'à présent tout est livré à l'arbitraire, que des milliers de gens spoliés crient justice sans rien obtenir! Songez que la lumière va se faire dans ce chaos, et après le Tsar, qui sera le premier bienfaiteur, quel ne deviendra pas le rôle de celui qui aura obtenu pour les malheureux le droit et la justice.

--Etes-vous ambitieux? demanda Antonine avec la même simplicité.

Dournof rougit; il plongea dans le fond de sa conscience et répondit ensuite.

--Non; car si j'étais ambitieux, je voudrais travailler seul, et je ne puis vivre sans vous.