--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...

--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. Allons chez toi.

Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère.

--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!

--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez votre bonheur à sa méprise.

Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.

Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.

--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?

Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.

La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup: