--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est votre châtiment.

--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu de parler ainsi à tes maîtres...

--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.

--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.

--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce jour elle n'a plus eu de joie.

--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se taire et douter de notre amour...

--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?

--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse d'elle-même.

--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute. Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui, continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.

Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur les épaules était bien lourde.