Durant les longs sommeils de sa grand'mère, désormais somnolente et affaiblie, elle venait y travailler. La ruine avait pris pour elle un attrait mystérieux: c'était une sorte d'énigme qu'elle interrogeait du regard pendant ses heures de rêverie. Elle savait que son grand-père avait péri dans les flammes; elle savait que le père de Philippe avait sauvé sa grand'mère et sa mère.. La légende s'arrêtait là; mais Catherine ne se tenait pas pour satisfaite. Comment et pourquoi le feu avait il pris à la demeure de ses ancêtres? Pourquoi le grand-père avait-il été riche lorsque ses descendants étaient pauvres? Toutes ces questions flottaient dans l'esprit de Catherine, occupant ses heures de loisir, et servaient à la distraire lorsqu'elle se reprochait de trop penser à "ce jeune homme qui ne lui était rien", comme elle se le répétait avec mélancolie.

Elle était dans son bosquet lorsqu'elle vit approcher Philippe, qui ne la voyait pas. Son coeur bondit violemment, elle resta toute pâle; sa joie fut si forte qu'elle lui fit mal. Son premier mouvement l'avait fait lever; elle se rassit sur-le-champ un peu par convenance, beaucoup parce qu'elle tremblait.

Philippe avait vu le mouvement de la robe claire à travers te feuillage. Il se dirigea de ce côté et s'arrêta interdit devant la jeune fille. Elle avait tant grandi! elle était devenue si imposante! Il voulait la saluer comme autrefois, il n'osa.

--Bonjour, mademoiselle, lui dit-il cérémonieusement.

--Bonjour, monsieur, répondit-elle... Qu'il y a longtemps!... ajouta Catherine involontairement.

Philippe l'approcha, rassuré.

--Grand'mère dort, continua la jeune fille,--elle dort beaucoup à présent; tout à l'heure j'irai voir si elle est réveillée. Asseyez-vous là, fit-elle en ramassant son ouvrage et en faisant place au jeune homme sur le banc de gazon.

Cinq minutes après, ils avaient oublié la longue séparation.

A dater de ce jour, Philippe vint toutes les après-midi retrouver Catherine dans son bosquet La grand'mère dormait, accablée par la chaleur du jour, la maison entière sommeillait; sous le soleil de juin, le seigle en fleur envoyait son odeur pénétrante; les alouettes, perdues dans le ciel, chantaient à pleine gorge, et Catherine écoutait Philippe, qui lui parlait de choses et d'autres d'abord, de lui-même ensuite,--puis de rien... Le silence s'établissait sur eux comme dans un temple, et Catherine, penchée sur son ouvrage oisif, continuait à écouter ce que Philippe lui disait avec ses yeux, qu'elle ne regardait pas.

Un jour.... ce silence durait depuis un moment; Catherine, malgré elle, leva la tête... Sa main tremblante au bord de sa robe se trouva dans celle de Philippe. Elle détourna les yeux. Les lèvres du jeune homme se posèrent sur ses doigts frémissants.