--Du courage, dit-elle, je n'en ai pas; je ne sais pas ce que c'est que le courage, je n'en ai jamais eu besoin... Oui, je vous aime, vous le savez!

Philippe fit un mouvement pour l'envelopper de ses bras, puis se retint violemment.--Toucher Catherine avec ses mains souillées!...

--C'est à cause de mon grand'père, n'est ce pas, dit la jeune fille en s'efforçant d'arrêter ses larmes: on ne peut pas me pardonner d'être une Bagrianof! Ce n'est pas ma faute, cependant; je ne suis pas méchante...

Elle essuya ses pleurs avec le coin de sa robe blanche; Philippe la regardait toujours.

--Je paye bien cher le crime d'être une Bagrianof, continua la jeune fille. Vous, au moins, vous ne me méprisez pas? Je n'ai pu versé le sang, je suis innocente...

--Moi aussi, pensa Philippe je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai versé le sang!

Il n'hésita plus: il saisit Catherine sur son coeur.

--Ecoute, lui dit-il, je t'adore, je n'aimerai jamais que toi; mais, vois-tu, nous ne pouvons pas nous marier... nous sommes de deux races ennemies.--Te souviens-tu qu'un jour tu l'as dit, là?--Il indiquait de la main la ruine endormie au soleil comme tout le reste de ce petit monde.--Nos deux races ennemies se sont réconciliées en nous, ma bien-aimée, mais notre sang ne peut se mêler sans sacrilège...

--Je ne comprends pas, dit faiblement Catherine.

--N'importe, mieux vaut que tu ne comprennes pas, continua le jeune homme en la tenant toujours embrassée. Nous ne pouvons pas être heureux, nous ne pouvons pas nous marier; il n'est pas un coin de la terre qui consentit à nous abriter, si nous voulions fuir ensemble loin de ceux qui veulent s'opposer à notre mariage... Il y a entre nous un abîme que rien ne peut combler. Nous pouvons nous aimer jusqu'à la mort, continua-t-il, mais nous ne serons jamais heureux.