Une heure après, malgré les lamentations de sa mère, il quitta le village pour n'y plus revenir.

Savéli regarda pendant quelques instants la porte qui venait de se refermer sur son fils, le séparant à jamais de ce qui avait été sa joie et son orgueil. Il fit un pas en avant avec un geste de colère, puis son bras retomba à son côté, et il s'enferma dans sa chambre pendant tout le reste de la journée. Prosterné devant les images, la tête battant le sol, il resta de longues heures à crier: Pardon! au Dieu qu'il avait outragé.

Le châtiment, si longtemps différé, était enfin tombé sur sa tête sa victime se levait devant lui, comme le prêtre l'en avait menacé jadis, non pour l'accuser, mais pour rire encore de son rire méchant, pour se réjouir du malheur de son meurtrier. Que n'eût pas souffert Savéli dans sa chair et dans son âme pour pouvoir rendre le bonheur à son fils!

--Qu'il meure, se dit-il plus d'une fois qu'il meure à la fleur de l'âge plutôt que de laisser une postérité condamnée à la douleur par mon crime!

Le dimanche il rencontrait à l'église la jeune demoiselle, maigrie, blanchie, consumée aussi par la douleur, et,--vengeance du ciel!--ressemblant à son grand'père. Vainement Savéli se détournait, ces yeux étaient invinciblement attires vers ce doux visage pâli, où la souffrance imprimait de jour en jour un cachet plus immatériel...

Après quelques semaines de cette vie, plus dure que les tortures de l'enfer qu'il se représentait d'avance, Savéli se trouva tout à coup incapable de se lever de son lit. La bise de l'automne arrachait les feuilles des arbres et les faisait tourbillonner autour des maisons comme des oiseaux funèbres. Il garda quelques jours le silence, ne répondant rien aux prières de sa femme désespérée.

--Veux-tu voir ton fils? lui demanda-t-elle un jour.

Savéli se dressa sur son lit avec une lueur de joie inquiète dans ses yeux éteints, puis se laissa retomber lourdement.

--Non! dit-il à voix basse, il ne viendrait pas. Appelez la demoiselle, dit-il au bout d'un instant.

Les assistants s'entre-regardèrent. Jamais Savéli n'avait franchi le seuil de la maison Bagrianof. Le médecin, sentant la vie échapper au malade, fit signe qu'on obéit sans retard.