Fédotia le regarda s'éloigner. Sa mâle stature, sa démarche assurée se dessinaient sur la blancheur de la neige. La pauvre fillette sentait son coeur déborder de tendresse pour le bien-aimé si près de lui être ravi.

--Un miracle! se répétait-elle en se recouchant sur le banc de bois, toute frissonnante. Il a dit qu'il faudrait un miracle... O sauveur des malheureux, ô mère de Dieu, protégez-moi, inspirez-moi! Un miracle! Et si Dieu voulait le faire!

Elle s'endormit. Son sommeil agité, quî ressemblait à la veille, lui fit passer devant les yeux cent visions diverses. Vers le matin, il lui sembla entendre une voix qui murmurait à son oreille:--Va trouver Bagrianof. Elle s'éveilla en sursaut et regarda autour d'elle. Tout dormait; la lampe des images pétillait faiblement. Elle se leva et alla se prosterner devant la Vierge. Elle resta ainsi longtemps. Son coeur, mû par un désir invincible, lui répétait:--Va chez Bagrianof.

--C'est une voix du ciel, se dit-elle enfin; ce serait un péché d'y résister. J'irai demander sa grâce au terrible seigneur... Je n'en dirai rien à personne, ils m'en empêcheraient. Et s'il me refuse? pensa-t-elle soudain.--S'il me refuse, ce sera tout juste comme hier, ne dit-elle par manière de consolation; Savéli trouvera quelque chose, puisqu'il l'a promis.

A moitié rassurée par cette grande résolution, elle s'endormit si bien que son père fut obligé de la réveiller au grand jour pour aller chercher l'eau du matin.

VIII

La grande rivière glacée était recouverte de neige: les rives, peu élevées, à peine garnies de maigres buissons, disparaissaient aussi sous le blanc suaire. Le chemin de halage se confondait avec la glace. La prise d'eau pour les besoins domestiques était aussi éloignée que les puits du village voisin; mais l'hiver on aimait mieux venir à la rivière par la route battue que de frayer à tout moment des chemins nouveaux dans la neige toujours plus épaisse.

Lorsque Fédotia, portant sur l'épaule l'arc de bois qui supportait les deux seaux en équilibre, arriva au bord de l'eau, elle vit les paysans occupés à couper au pic de larges blocs de glace.

--Que faites-vous là? demanda-t-elle, étonnée.

--Le seigneur a tant mangé de glaces l'année dernière que sa glacière est vide, répondit un paysan d'un ton bourru, et nous sommes de corvée aujourd'hui par ce froid. Voilà!--Il asséna dans la glace épaisse un coup de pic capable d'assommer un boeuf.