Fédotia, rêveuse, regardait un gros bloc semblable à du cristal, que deux paysans faisaient glisser sur une claie. Un coup de fouet fit partir le cheval qui, d'un vigoureux élan, prit le chemin de la demeure seigneuriale.

A la place que le bloc avait occupée, l'eau bleue remplissait le petit bassin.

Le soleil faisait briller les paillettes de givre sur la rive opposée, qu'il éclairait obliquement.

--Il fait beau! dit involontairement Fédotia.

Son coeur était plein d'espérance: par un si beau soleil, par un ciel si bleu, était-il possible qu'elle ne vit pas exaucer sa prière!

--Beau? oui, pour se tenir à la maison. Rentre ma jolie fille, dit le plus vieux paysan en achevant de détacher un nouveau bloc qui nagea bientôt au milieu du bassin agrandi. Rentre, sans quoi Savéli se plaindra de la gelée qui a mangé les joues de sa fiancée.

Le paysan sourit à Fédotia en clignant de l'oeil. Elle était la joie et l'orgueil du village; toute petite, sa grâce et sa gentillesse l'avaient fait chérir partout; en grandissant, sa beauté l'avait rendue précieuse comme une perle rare. Les chiens féroces la suivaient, heureux de pouvoir poser leur nez mouillé dans ses petites mains brunes. Elle était la gaieté et le rayon de soleil de ce malheureux coin de terre.

La jeune fille rougit, se hâta de puiser de l'eau, et se mit en route d'un pas cadencé, qui faisait à peine jaillir sur le sol quelques gouttes d'eau des seilles pleines jusqu'au bord. Elle allait vite, sentant à peine son fardeau.

En passant le long de la haie du jardin, elle aperçut Bagrianof qui prenait l'air avant de déjeuner pour se donner de l'appétit. Cette rencontre lui parut de bon augure: au lieu de ralentir le pas pour attendre qu'il fût hors de vue, elle continua sa marche gracieuse et pressée, le corps légèrement penché en avant sous le fardeau, la hanche un peu cambrée pour soutenir les reins fléchissants. La lourde camisole ouatée qui l'empaquetait ne pouvait déguiser la grâce extrême de ce corps presque enfantin, et souple comme un liseron des champs.

Au bruit de ses pas sur la neige durcie, Bagrianof se retourna. En passant devant lui elle le salua d'une inclinaison de tête.