Savéli approcha d'un pas. La lumière de la mauvaise chandelle éclairait son visage contracté et subitement amaigri.

--Je sortais de chez Procofi, où nous avions préparé le lin; J'étais avec les autres.--Il nomma les paysans qui l'accompagnaient.--Au carrefour, voilà que je vois venir Fédotia sur la route de la maison seigneuriale. Elle marchait comme en dormant, les yeux bien ouverts, sans avoir l'air de rien voir. Tout à coup je m'aperçut qu'elle avait sur son bras un mouchoir bariolé.... vous savez, les mouchoirs que Bagrianof donne aux filles... Je sentis un coup comme si un boeuf m'avait renversé; je dis:--Qu'est-ce que cela?--Fédotia poussa un cri, elle recula comme si elle avait peur, et me dit deux fois:--Ne me touche pas!--Alors moi je criai:--D'où viens-tu?--Elle ne me répondit pas et se mit à courir vers la rivière. Nous l'avons tous suivie sans pouvoir la rattraper, elle a sauté, j'ai sauté après elle, et je l'ai rapportée, mais trop tard. Voilà!

--Qu'est-ce que tu penses de cela? dit le prêtre après un silence.

--Je pense qu'elle sera allée demander ma grâce à Bagrianof, pauvre innocente! Et lui, content de tenir la brebis il l'a mangée, comme un loup qu'il est.

--Eh bien! père, que décides-tu? grommela Iérémeï en frappant le plancher de son bâton; il me faut des prières!

--Ma femme est accouchée ce matin, mais cela ne fait rien, je vais avec vous. Allez devant, je vous rejoint. Je ne prendrai que le temps de passer à l'église.

Les deux paysans sortirent. Au bout de quelques instants, Iérémeï s'arrêta:

--Est-ce toi qui lui avais conseillé d'aller chez le seigneur? dit-il d'une voix sourde.

--Non, père! Devant Dieu, ce n'est pas moi! Elle m'en avait parlé, et je lui avais répondu que jamais Bagrianof ne pardonnait. J'ai même dit que ce serait un miracle s'il pardonnait à quelqu'un.

--Voilà le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment après, il ajouta: