--J'ai trop de choses à vous conter, répondisse. Sommes-nous bien seuls?
--Vous pouvez être tranquille. J'ai envoyé les filles à l'ouvrage, et je leur ai parlé comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.
C'est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant de ce qui s'était passé depuis ma précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon gendre, en ce qui touchait les choses d'intérêt; les campagnards peuvent tout comprendre en fait de cupidité: le spectacle des petites rivalités, des jalousies de la province les bronze à cet endroit là; mais, en ce qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l'argent de Suzanne, je la trouvai incrédule.
--Voyons, cousin, pensez donc, ça n'est pas possible. Il n'y a pas d'homme assez lâche pour commettre une action pareille.
Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'était pas loin, je crois, de la considérer comme une sainte martyre.
Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu'elle avait tout oublié; mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était factice, et je l'interrogeai.
--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.
--Je crains qu'on ne nous trouve, répondit-elle.
--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous sommes mieux cachés que n'importe où, et d'ailleurs je te jure que quand même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.
Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.