--Monsieur, bégaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme ça, Félicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de domicile, ce sera toujours à recommencer, et nous serons vieux avant que monsieur ait choisi un endroit pour y rester.
Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le temps de rire de lui, ni la gaieté nécessaire. J'eus, pitié de sa peine pourtant; il m'avait servi fidèlement depuis bien des années, et je n'avais pas le droit de sacrifier à mes besoins le bonheur de cet honnête serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout arranger.
--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici, vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres maîtres qui sont allés se promener aux Iles. Avez-vous compris?
--Parfaitement; monsieur, s'écria Pierre, qui retrouva ses jambes de quinze ans pour courir au gîte du patron. Je le vis au bout d'un moment; il avait pris par le plus court et s'en allait à grandes enjambées le long de la falaise, par le côté opposé à celui qui menait à la ville.
Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler, sans même se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs êtres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!
--Quand je les aurai mis à l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en aille.
Ils rentrèrent dans le jardin, distraits, rêveurs, absorbés par la pensée l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi que la décision que j'avais prise.
--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux partout!
C'était à moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la première fois elle se troubla et disparut.
--Allons tirer un brin, dis-je à Maurice. Je ne me souciais pas de le laisser seul avec elle.