Vers le rivage ombreux de la plus riante île
Les voyageurs lassés guident l'esquif agile,
L'amarrent fortement en lieu sûr au rameau
D'un grand saule-pleureur que se penche sur l'eau,
Et se dispersent tous sous les épaisses treilles.
Fatigués du travail et d'une nuit de veilles,
Ils dormirent bientôt d'un sommeil bienfaisant.
Au-dessus de leurs fronts, sourcilleux et pesant,
Le cèdre séculaire élevait son grand cône:
A ses bras étendus s'accrochait la bignone
Dont la coupe d'argent se balançait dans l'air.
Et le vif colibri, luisant comme un éclair,
Volait, de fleur en fleur, avec un doux bruit d'aile,
Et caressait leur sein de son bec infidèle.
La vigne suspendait ses rameaux tortueux,
Son feuillage enlacé ses ceps durs et noueux,
Et formait des treillis, des échelles étranges
Comme celle où Jacob vit, en songe, les anges,
Les anges du Seigneur descendre et remonter.
Les doux reflets du jour faisaient luire et flotter
Devant l'esprit rêveur de la jeune orpheline
Un espoir ravissant, une image divine.
Cependant sur les flots unis comme un miroir
Venait rapidement un esquif au flanc noir.
Elégant et léger il effleurait les lames.
Des chasseurs le montaient, et leurs flexibles rames
Battaient l'onde, en cadence, au refrain des chansons;
Ils allaient vers le nord, la terre des bisons
Un jeune homme pensif, à la brune prunelle,
Etait au gouvernail et guidait la nacelle.
Son poignet musculeux annonçait la vigueur.
Mais son oeil était plein d'une morne langueur.
Son âme était bercée au vent de la tristesse…
Ce jeune homme c'était Gabriel Lajeunesse!
Sans plaisir, sans espoir, redoutant l'avenir.
Et toujours poursuivi par l'affreux souvenir
Des maux qui l'accablaient depuis quelques années.
Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées:
Il allait demander l'oubli de ses regrets
Et l'oubli de lui-même aux lointaines forêts.
Creusant un sillon d'or dans l'élément docile,
Le vagabond esquif s'avance jusqu'à l'île
Où s'était arrêté le canot des proscrits;
Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris
Que le palmier formait de son large feuillage;
Il longe l'autre bord plus triste et plus sauvage.
Gabriel le chasseur, sur sa rame courte,
Ne vit point, à la rive, un canot dérobé
Sous les tissus de jonc et les branches de saule;
Il ne vit point, non plus, la fraîche et blanche épaule
D'une vierge endormie à l'ombre des palmiers.
Le bruit des avirons, le chant des nautoniers
Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,
Sur la mousse des bois, sous le toit de dentelle
Que les rameaux touffus formaient au-dessus d'eux.
Le canot des chasseurs glissa sur les flots bleus
Comme, sur un jardin, l'ombre d'un haut nuage;
Et quand il eut longé la courbe du rivage,
Que le cri des tollets mourut dans le lointain,
Plusieurs des fugitifs s'éveillèrent soudain,
L'esprit bouleversé d'une angoisse inouïe.
Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie
Vint se précipiter avec émotion:
—«O mon père, dit-elle est-ce une illusion
«Qui de mes sens troublés soudainement s'empare?
«Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare?
«Ai-je entendu la voix d'un ange du Seigneur?
«Quelque chose me dit, dans le fond e mon coeur,
«Que mon cher Gabriel est près de cette plage!»
Mais un reflet de pourpre inonda son visage
Et puis elle ajouta mélancoliquement:
«O mon père, j'ai tort, j'ai tort assurément
«De te parler ainsi de ces choses frivoles:
«Ton esprit sérieux hait ces vaines paroles.»
—«Mon enfant,» répliqua le sensible pasteur,
«Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur,
«Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines.
«Puissent-elles marquer le terme de tes peines!
«Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment,
«C'est pour nous avertir de quelqu'événement,
«Comme au-dessus des flots la bouée attachée
«Avertit que, sous elle, une ancre gît cachée.
«Espère, ô mon enfant, et calme ton souci;
«Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici,
«Car, du côté du sud, la Têche est assez proche
«Avec Saint-Maur juché sur sa côte de roche;
«Et c'est là que l'épouse, après de longs malheurs,
«Retrouvera l'époux qui séchera ses pleurs;
«Que le pasteur pourra, sous son humble houlette,
«Réunir, de nouveau, le troupeau qu'il regrette!
«Le pays est charmant, féconds sont les guérets,
«Et les arbres fruitiers parfument les forêts.
«On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes,
«Tend ses voûtes d'azur que supportent les crêtes
«Des superbes forêts et des bois éloignés.
«Heureux les habitants de ces lieux fortunés
«Où du sol, sans travail, un fruit suave émane,
«Et qu'on nomme l'Eden de la Louisiane!…»
A ces mots consolants tu Prêtre vénéré
La troupe se leva; l'esquif fut démarré
Et vogua fièrement sur la vague de moire.
Le soir sur l'orient ouvrit son aile noire.
A l'occident pourpré le soleil radieux,
Comme un magicien dont l'art charme les yeux,
Tendit sa verge d'or sur la face du monde
Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l'onde.
La verdure des prés, le feuillage des bois,
Les vagues du beau lac, le tuf et les gravois
Jetèrent des rayons et des gerbes de flammes.
Le canot qui flottait sur les rapides lames
Avec ses avirons d'où les flots écumants
Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants,
Etait comme un nuage à la frange dorée
Qui flotte entre deux cieux dans une mer pourprée.
Le front d'Evangéline était calme et serein:
Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain!
L'amour illuminait son âme sans mystère
Ainsi que le soleil illuminait la terre.
Alors dans un bosquet un jeune oiseau moqueur,
Le plus sauvage barde et le plus beau chanteur,
Sautant de branche en branche, au bord du gai rivage,
Jusqu'au faîte d'un saule au frémissant feuillage,
Se mit à fredonner des ramages si beaux
Que les vieilles forêts, les rochers et les eaux
Semblaient, pour l'écouter suspendre leurs murmures.
Ses notes scintillaient, ravissantes et pures,
Comme un ruisseau de perle à travers les récifs.
Ses chants furent, d'abord douloureux et plaintif;
C'était le chant d'amour des âmes délaissées;
Mais sa voix s'anima; ses roulades pressées
Firent trembler au loin les feuillages touffus;
Riants coups de gosier, éclats, trilles confus.
C'était un cri d'orgie, un refrain de délire.
Il parut babiller et s'éclater de rire;
A la brise il jeta des accents de courroux;
Il modula longtemps des sons tristes et doux;
Puis, fendant, dans son vol, l'air avec brusquerie,
Il sema dans le ciel, comme par moquerie,
Tous les charmants accords de sa divine voix.
Au milieu d'un beau jour il arrive, parfois,
Qu'une brise légère, après quelques ondées,
Agite des tilleuls les cimes inondées
Et fait tomber la pluie, en goutte de cristal,
De rameaux en rameaux, jusques au fond du val.
Ainsi l'oiseau-moqueur, s'envolant des ramures,
Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses murmures.
Bercés par leur espoir et par ces doux accords
Bientôt les voyageurs longent les riants bords
De la Têche qui coule au milieu des prairies.
Par dessus les forêts et les plaines fleuries
Une blanche fumée ondule dans les airs.
Ils entendent bientôt les sons lointains et clairs
D'un cor qui va troubler les échos des rivages,
Et les mugissements des boeufs dans les pacages.
III
Au bord de la rivière, en un charmant endroit,
Paisible et retiré s'élevait l'humble toit
Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée.
Un chêne l'ombrageait; la mousse parfumée
Et le gui merveilleux qu'aux fêtes de Noël
Venait couper, selon le rite solennel,
Avec sa serpe d'or, le Druide mystique,
Grimpait légèrement le long du chêne antique
Ce toit était celui d'un Pâtre déjà vieux.
Un jardin l'entourait, fleuri, luxurieux.
Et parfumant les airs de suaves arômes,
Derrière le jardin se déroulaient les chaumes,
Et les champs veloutés, et les sombres forêts.
La maison était faite en beau bois de cyprès;
Des poteaux élégants portaient la galerie;
Et la vigne légère, et la rose fleurie,
Que venait caresser l'oiseau-mouche coquet,
Ornaient chaque poteau d'un odorant bouquet.
Au bout de la maison du pâtre solitaire,
Parmi l'épais feuillage et les fleurs du parterre,
Etaient la ruche active et le doux colombier,
L'abeille travailleuse et l'amoureux ramier.
Ces lieux étaient plongés dans un calme sublime.
Les rayons du soleil reluisaient sur la cime
Des arbres orgueilleux qui frangeaient l'horizon;
Mais les ombres déjà planaient sur la maison.
La fumée, en sortant des hautes cheminées,
Semait d'orbes d'azur, de vagues satinées,
L'air tranquille du soir, le ciel sombre et serein.
Derrière la maison, et partant du jardin,
Un sentier conduisait aux grands bosquets de chêne
Qui semblaient un rideau d'émeraude et d'ébène.
Plus loin que la rivière, au fond du vaste champ
Où flottaient les regards d'un beau soleil couchant,
Les arbres inondés de lumières lointaines,
Immobile, debout dans ces tranquilles plaines,
Leurs rameaux recourbés, ressemblaient aux vaisseaux
Qu'un calme désolant enchaîne sur les eaux.