Déjà s'étaient enfuis bien de sombres hivers,
Les coteaux et les champs s'étaient souvent couverts
De verdure, de fleurs et d'éclatantes neiges,
Depuis le jour fatal où les mains sacrilèges
Allumèrent le feu qui consuma Grand Pré;
Depuis qu'à des tyrans un peuple fut livré
Par la haine hypocrite et par la perfidie;
Depuis que loin des bords de la belle Acadie,
La brise fit voguer les vaisseaux d'Albion
Qui traînaient en exil tout une nation!

Les pauvres Acadiens, sur de lointaines plages,
Furent disséminés comme les fruits sauvages
Qui tombent d'un rameau que l'orage a cassé,
Ou les flocons de neige alors qu'un vent glacé
Agite les brouillards qui voilent Terre Neuve
Ou les bords escarpés du gigantesque fleuve
Que roule au Canada ses flots audacieux.
Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux
Ils errèrent longtemps de village en village,
Depuis les régions où l'impur marécage,
Où la tiède savane, au milieu des roseaux,
Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux,
Jusqu'à ces lacs du Nord dont les rives désertes
Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes;
Depuis les océans jusqu'au plateau lointain
Où le Père des eaux dans ses bras prend soudain
Les collines de sable et dans la mer les pousse,
Avec les frais débris de liane et de mousse,
Pour recouvrir les os de l'antique mammouth,
Ne trouvant nulle part ce qu'ils cherchaient partout:
La pitié d'un ami, le toit sacré d'un hôte!
Et plusieurs, sans parler, cheminaient côte à côte;
Ils ne recherchaient plus le foyer d'un ami:
Leur âme désolée avait assez gémi:
Ils demandaient, ceux-là la paix à la poussière.
Leur histoire est écrite en plus d'un cimetière,
Sur la pierre ou la croix qui couvre leurs tombeaux.
Or parmi ces captifs qui traînaient de leurs maux,
Sous des cieux étrangers, la chaîne douloureuse,
On vit errer longtemps une enfant malheureuse.
Elle était jeune encore, et son grand oeil rêveur
Semblait toujours fixé sur un monde meilleur.
Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle!
Mais hélas! bien affreux s'étendaient devant elle
Le désert de la vie et ses âpres sentiers
Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers
Fléchirent dans l'exil sous le poids des souffrance!
Elle avait vu s'enfuit ses douces espérances,
Ses rêves de bonheur et ses illusions!
Dans son coeur était mort le feu des passions!
Son âme ressemblait à quelque solitude
Où l'étranger chemine avec inquiétude
N'ayant pour se guider, dans ces lieux incertains,
Que les débris des camps, que les brasiers éteints,
Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
Un vent de mort. Hélas! soufflait pour la détruire!
Elle était le matin avec son ciel vermeil,
Ses chants mélodieux et son brillant soleil,
Qui tout à coup s'arrête en sa marche pompeuse,
Pâlit et redescend vers sa couche moelleuse.
Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas:
Mais les vastes cités ne lui redonnaient pas
L'ami qu'elle pleurait, la paix du coeur perdue!
Elle en sortait bientôt, gémissante, éperdue,
Et poursuivait encor ses recherches plus loin.
Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin,
Elle venait s'asseoir au fond des cimetières,
Les regards attachés sur les croix ou les pierres
Qui protégeaient des morts le suprême repos.
Elle s'agenouillait, parfois, sur ces tombeaux
Où nulle inscription en répète à la foule
L'humble nom du mortel que son pied distrait foule.
Puis elle se disait: «Peut-être qu'il est là!…
«La tombe qui devait nous unir, la voilà!
«Il goûte le repos dans le sein de la terre,
«Et moi je traîne encore une existence amère!»
Parfois elle entendait un bruit, une rumeur
Qui lui rendait l'espoir et ranimait son coeur:
Elle parlait aussi quelquefois, sur sa route,
A des gens qui disaient avoir connu, sans doute,
Cet être bien aimé qu'elle cherchait en vain;
Mais c'était, par malheur, dans un pays lointain.
—«Oh! oui, disaient les uns, touchés de sa tristesse,
«Nous l'avons bien connu Gabriel Lajeunesse!
«Un aimable garçon dont les tristes malheurs
«Nous ont jadis, souvent, fait répandre des pleurs!
«Son père l'accompagne: il se nomme Basile:
«C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile.
«Ils sont coureurs-des-bois; ils sont chasseurs tous deux,
«Et parmi les chasseurs leur renom est fameux.»
—«Gabriel Lajeunesse? il fut, disaient les autres,
«S'il nous en souvient bien, assurément des nôtres.
«De la Louisiane il franchit avec nous
«Les plaines sans confins et les nombreux bayous.»
Souvent on lui disait: «Ta misère, ta peine,
«Pauvre enfant, sera-t-elle longue que vaine?
«Pourquoi toujours l'attendre et l'adorer toujours?
«Il a peut-être, lui, renié ses amours.
«Et n'est-il pas d'ailleurs, dans nos petits villages,
«Des garçons aussi beaux et même d'aussi sages?
«Combien seraient heureux de vivre auprès de toi!
«Tu charmerais leur vie: ils béniraient ta loi.
«Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,
«A pour toi tant d'amour qu'il ne saurait le taire;
«Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main,
«Et que dès ici-bas ta peine ait une fin.»
A ceux qui lui tenaient ce discours raisonnable,
Elle disait pourtant: «Oh! je serais coupable!
«Puis-je donner ma main à qui n'a point mon coeur?
«L'amour est un flambeau dont la vive lueur
«Eclaire et fait briller les sentiers de la vie,
«L'âme qui n'aime pas au deuil est asservie;
«Le lien qui l'enchaîne est un lien d'airain,
«Et pour elle le ciel ne peut être serein.»
Souvent son confesseur, ce vieil ami fidèle
Qui depuis le départ avait veillé sur elle,
En attendant qu'un père au ciel lui fut rendu,
Lui disait: «Mon enfant, nul amour n'est perdu.
«Quand il n'a pas d'écho dans le coeur que l'on aime,
«Quand d'un autre il ne peut faire le bien suprême,
«Il revient à sa source et plus pur et plus fort,
«Et l'âme qu'il embrasse aime son triste sort.
«L'eau vive du ruisseau que s'est au loin enfuie
«Dans le ruisseau retombe en abondante pluie.
«Sois ferme et patiente au milieu de tes maux:
«Le vent qui peut briser les flexibles rameaux
«Fait à peine frémir les branches du grand chêne.
«Sois fidèle à l'amour qui t'accable et t'enchaîne:
«Ne crains pas de souffrir, et bénis tes regrets:
«La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets
«Qui mènent sûrement à la sainte Patrie.»
La pauvre Evangéline à ces mots attendrie,
Levait, avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel:
Le coupe de ses jours avait bien moins de fiel:
Elle croyait encore entendre, dans son âme,
La mer se lamenter en déroulant sa lame;
Et parmi les soupirs et les tristes sanglots,
S'élevait une voix qui dominait les flots:
Une voix ravissante et pleine de mystère,
Qui lui disait: «Infortunée, espère!»

Ainsi la pauvre enfant, durant bien de long jours,
Promena son espoir, sa peine et ses amours.
Son pied se brisa sur la ronce et l'ortie
Qui partout obstruaient le sentier de sa vie!
Esprit mystérieux, reprends ton noble essor!
Guide-moi, de nouveau, je veux la suivre encor!
La suivre par le monde où, seule, elle est allée;
Comme le voyageur, le long d'une vallée,
Suit le cours sinueux d'un rapide ruisseau!
Loin des bords, quelquefois, il voit la nappe d'eau
Resplendir au soleil à travers la verdure;
Quelquefois, près des bords il entend son murmure
Et ne la vois point fuir sous l'épais arbrisseau:
Ainsi je la suivrai jusques à son tombeau!

II

Mai semait dans les champs le lis et l'immortelle.
Rapide et frémissante une longue nacelle
Glissait sur les flots d'or du Grand Mississippi.
Elle passa devant le Wabash assoupi,
Et devant l'Ohio qui balance ses ondes
Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes.
Or ceux qui la montaient étaient des Acadiens,
De pauvres exilés dépouillés de leurs biens,
Triste et frêle débris d'un peuple heureux naguère,
Aujourd'hui dispersé sur la rive étrangère.
Une même croyance et les mêmes malheurs
Unissaient fortement ces pieux voyageurs.
A travers les forêts, les campagnes fleuries,
A travers les vallons et les vertes prairies,
Sur les sables ou l'onde ils s'en allaient errants,
Cherchant, de toutes parts, leurs amis, leurs parents.
Parmi ces fugitifs la belle Evangéline,
Semblable, en ses ennuis au cyprès qui s'incline
Sur la fosse profonde où dort un malheureux,
Allait avec Félix son guide vertueux.

Le jour naît et s'enfuit, et la frêle pirogue,
Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue.
Elle effleure, tantôt, le pied d'un noir rocher,
Tantôt, parmi les joncs, on la voit se cacher.
Quand l'aile de la nuit s'entr'ouvre sur la terre
Elle cherche, à la côte, un abri solitaire;
Les voyageurs lassés dressent leur campement,
Et couchés près du feu, reposent un moment.
Enfin elle franchit des chutes aboyantes,
Rase des bords féconds, des îles verdoyantes,
Où le fier cotonnier berce, d'un air coquet,
Ses aigrettes d'argent et leur moelleux duvet.
Elle avance, ensuite, en des anses profondes
Où de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes,
Comme un ruban doré, leurs dos étincelants.
Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants
S'en viennent tour à tour, chanter à leur passage,
Elle voit s'agiter le doux et blanc plumage
Des nombreux pélicans qui guettent le poisson,
L'insecte au fin corsage et l'impur limaçon.
La rive qu'elle effleure est basse et parfumée;
La végétation est brillante, animée;
Les oiseaux font entendre un magique concert;
La fleur élève au ciel son calice entr'ouvert.
De distance en distance, au bord du gai rivage,
Au milieu d'un jardin ou d'un ombreux bocage,
S'élèvent la maison d'un Planteur enrichi
Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
Les exilés touchaient cette terre féconde
Qu'un printemps éternel de son éclat inonde;
Où toujours des moissons se balancent au vent.
Le grand fleuve, empressé décrit vers le levant,
Sous un ciel tout de flamme, une courbe lointaine,
Et ses flots transparents roulent dans une plaine
Parmi les nénuphars, les bosquets d'orangers,
Les citronniers fleuris et les riches vergers.
La rapide nacelle, obéissant aux rames,
S'écarte de sa course en traçant sur les lames,
Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.
Sa fuite, en ce moment, se ralentit un peu.
Elle entre dans les eaux du bayou Plaquemine
Que le soleil couchant des ses feux illumine.

Devant les voyageurs, en ces endroits déserts,
Coulent, de tous côtés, mille canaux divers,
Et leur barque s'égare en ces eaux paresseuses
Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses.
Les cyprès chevelus, de leurs sombres rameaux,
Où flottent parfumés les mousses diaphanes,
Le lierre palpitant et les vertes lianes;
Comme dans un vieux temple, entre les saints tableaux,
Flottent, tout radieux, de célèbres drapeaux.
Il règne dans ces lieux un effrayant silence;
On entend seulement le héron qui s'élance,
Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir
Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir;
Ou, sur un tronc noirci, le hibou taciturne
que fait frémir les bois de sa plainte nocturne.

La lune se leva. Ses limpides rayons
Tracèrent, sur les eaux, de lumineux sillons;
Coururent mollement le long de chaque branche;
Qui parut se vêtir d'une écorce plus blanche;
Glissèrent à travers le feuillage des bois
Qui formait des arceaux, des voûtes, des parois,
Comme à travers les ais d'un vieux mur en ruine
Glissent les fils d'argent d'une molle bruine.
La clarté de la lune aux différents objets
Donnait de grands contours et d'étrange aspects.
Tout parut se confondre en une masse grise;
Tout sembla revêtir une forme indécise.
Voguant silencieux les malheureux proscrits
Sentirent un grand trouble entrer dans leurs esprits;
Le noir pressentiment d'un mal inévitable
Leur fit paraître encore ce lieu plus redoutable;
Et leurs coeurs, effrayés des menaces du sort,
Se serrèrent soudain et tremblèrent plus fort;
De même que l'on voit la frêle sensitive
Replier sa corolle et se pencher craintive,
Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop,
Fait retentir le sol de son poudreux sabot.
Mais une vision gracieuse et divine
Vint distraire et charmer l'âme d'Evangéline.
Sa brûlante pensée avait pris un beau corps:
Un fantôme brillant devant ses yeux alors,
Flottait, avec mollesse aux rayons de la lune,
Et semblait lui sourire en sa longue infortune.
Celui qu'elle voyait dans cette vision,
Que la lune d'argent portait sur un rayon,
C'était le fiancé que demandait son âme!
Il lui tendait les bras, et chaque coup de rame
Semblait le rapprocher du fragile bateau
Qui glissait lentement, en silence, sur l'eau.

Cependant un rameur d'une haute stature,
Portant un cor de cuivre à sa large ceinture,
Se leva de son banc à l'avait du bateau
Et, pour voir si comme eux, en ce pays nouveau
A l'heure de minuit dans ces bayous sans nombre,
Quelques autres canots ne voguaient pas dans l'ombre,
Il emboucha son cor et souffla par trois fois.
La fanfare éclatante éveilla, sous les bois,
Mille échos étonnés, mille voix inquiètes
Qui moururent au loin, dans leurs sombres cachettes.
On entendit voler les nocturnes oiseaux;
On entendit frémir les flexibles roseaux,
Les bannières de mousse et les vertes ogives
Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives;
Mais pas une voix d'homme, en ce lieu de terreur,
Ne répondit alors à l'appel du rameur.
Comme un pavot fleuri dont la tête s'incline
Sur le bord du canot la triste Evangéline
Inclina doucement son front toujours vermeil,
Et bientôt reposa dans un profond sommeil.
Les rameurs, en chantant des chansons Canadiennes,
Comme il chantaient jadis aux rives Acadiennes,
Quant ils se promenaient sur leurs fleuves profonds,
Dans les flots ténébreux plongeaient leurs avirons.
Et puis, dans le lointain, comme les sourds murmures
Des brises de la nuit qui bercent les ramures,
Ou des limpides eaux qui coulent sous les bois.
On entendait des bruits mystérieux de voix
Qui s'élevaient du fond de cette solitude,
Et venaient se mêler aux cris d'inquiétude
Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor,
Aux longs rugissements du sombre alligator.

Les rameurs poursuivaient leur course solitaire.
Le matin, quand le jour vint sourire à la terre,
Que d'un éclat nouveau la fleur des champs brilla,
Le lac étincelant d'Atchafalaia
Déroulait devant eux son onde miroitante
Et leur rendait l'espoir en comblant leur attente.
Dans l'ondulation les légers nénuphars
Balançaient mollement leurs calices blafards;
Des lotus empourprés les corolles mignonnes
Sur le front des proscrits se tressaient en couronnes;
L'air était embaumé des suaves senteurs
Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs,
Et que la tiède brise emportait sur son aile.
Suivant le cours des flots la rapide nacelle
Longea bientôt les bords onduleux et pourpres
D'îles aux verts contours, aux luxuriants prés,
Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies,
Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies,
Où la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil
Le voyageur errant brûlé par le soleil.