Elle se dirigea vers le fond du jardin:
Combien d'émotions troublaient son chaste sein!
La lune qui noyait les bois, l'onde et le sable,
Semblait, d'une langueur morne, indéfinissable,
Noyer aussi son âme. Alors tout se taisait
Et dans l'immense plaine, au loin, tout reposait,
Hors les mouches-à-feu, vivantes étincelles,
Qui tournoyaient dans l'air sur leurs rapides ailes,
Et trahissaient leur vol par un sillon de feu.
Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu,
Scintillaient vivement les étoiles paisibles,
Pensers du Tout-Puissant à tous rendus visibles.
L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu;
Seulement, il a peur quand il voit au milieu
De ce temple étonnant qui s'appelle le Monde,
Passer une comète étrange et vagabonde.
Comme une main de flamme écrivant un arrêt.
L'âme d'Evangéline, humble et souffrante, errait
Dans les champs infinis où rayonne l'étoile,
Comme au milieu des mers une barque sans voile.
La vierge s'écria: «Gabriel! Gabriel!
«Où mènes-tu tes pas? Où te conduit le ciel?
«N'entends-tu pas, ami, ma voix qui se lamente?
«Ne devines-tu point que tu fuis ton amante?
«Je te cherche partout, nulle part ne te vois!
«J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix!
«Oh! que de fois ton pied, solitaire et morose,
«A foulé ce chemin que de mes pleurs j'arrose!
«A l'ombre de ce chêne, oh! que de fois, le soir,
«Fatigué du travail, es-tu venu t'asseoir,
«Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie,
«En rêve te voyait ta malheureuse amie!
«Que de fois sur ces prés ton anxieux regard
«Erra comme le mien, vers le soir, au hasard!
«Gabriel! Gabriel! oh! quand te reverrai-je?
«Quand donc, mon bien-aimé te retrouverai-je?»
Alors, elle entendit gazouiller tout auprès,
Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.
Son chant mélodieux comme un soupir de flûte,
Ondula, sous les bois, comme l'onde qui lutte
Contre les chauds baisers des brises du matin,
Et, d'échos en échos, mourut dans le lointain.
L'aube du jour suivant fut sereine et riante;
Les plantes se berçaient sur leur tige pliante,
La rosée émaillait le gazon de ses pleurs,
Et dans l'air attiédi les orgueilleuses fleurs
Répandaient les parfums de leur coupe d'albâtre.
Le prêtre sur le seuil de la maison du pâtre
Dit à ceux qui partaient: «Mes bons amis, adieu!
«Je vais, priant pour vous vous attendre en ce lieu.
«Ramenez-nous bientôt le prodigue frivole,
«Ramenez-nous aussi la jeune vierge folle
«Qui dormait sous les bois quand l'époux est venu.»
—Adieu! mon père, adieu! dit d'un air ingénu,
Au bon père Félix, la vierge humble et débile;
Puis elle descendit, avec le vieux Basile,
Au bord de la rivière où plusieurs canotiers
Les attendaient assis sous d'épais noisetiers.
Ils partirent. L'espoir encourageait leur âme
Le matin rayonnait au fond de chaque lame.
Docile aux avirons, le rapide canot
S'éloigna du rivage et disparut bientôt.
Ils poursuivaient en vain, dans leur course obstinée,
Celui que devant eux chassait la destinée
Comme une feuille morte au milieu des déserts,
Comme un duvet d'oiseau dans la vague des airs!
Cependant le jour fuit; un autre, un autre encore!
Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore
Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard.
Ils ont en vain couru, longtemps de toute part,
Les fleuves, les forêts, les lacs et leurs rivages;
Et, pour franchir ainsi ces régions sauvages,
La vierge défaillante et les vaillants rameurs
N'ont eu pour se guider que de vagues rumeurs.
Mais toujours sur les flots le léger canot vole.
Ils arrivent enfin dans la ville espagnole
Où Gabriel devait acheter des mulets.
Le jour dorait le ciel de ses derniers reflets.
Ils descendent, lassés, dans la première auberge.
Loquace et babillard l'hôte qui les héberge
Leur raconte aussitôt que, la veille au matin,
Un jeune homme du sud: oeil noir, cheveux châtain,
Front noble et soucieux, regard plein de finesse,
Un jeune homme appelé Gabriel Lajeunesse,
Etait parti du bourg avec ses compagnons
Pour courir la prairie et chasser les bisons.
IV
Bien loin à l'occident sont d'immenses campagnes,
Désertes régions où de hautes montagnes
Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts,
Sous le souffle glacé des éternels hivers,
D'une neige éclatante et d'une glace épaisse.
De place en place, un roc se déchire et s'affaisse
Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux
Où passent, en criant sur leurs âpres essieux
Les pesants chariots de quelque caravane.
Au couchant l'Orégon roule une eau diaphane;
De cascade en cascade, au loin vers le levant,
Le joli Nebraska verse son flot mouvant;
Vers le ciel du midi maintes larges rivières,
Charriant, sans repos, les sables et les pierres,
Dans leurs lits balayés par le vent des déserts,
Coulent vers l'océan avec des bruits divers
Comme les sons d'un orgue ou d'une étrange lyre
Qu'une main fait vibrer dans un pieux délire.
Entre les flots d'azur de ces nombreux torrents
Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents,
Se déroulent sans fin les superbes prairies,
Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
Qui roulent sous le vent, et bercent au soleil,
La rose, le foin vert et l'amorphas vermeil.
Là, fiers ou courroucés, sur les flots de verdure,
Des troupeaux de bisons errent à l'aventure;
Là courent les chevreuils et les souples élans,
Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;
Là s'allument des feux qui dévorent la terre;
Là des vents fatigués soufflent avec mystère;
Les sauvages tribus des enfants d'Ismaël
Arrosent ces déserts d'un sang chaud et cruel,
Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
En tournoyant dans l'air, suit leurs pistes sanglantes,
Comme l'esprit vengeur des vieux chefs massacrés
Qui gravit le ciel par d'invisibles degrés.
De place en place on voit s'élever la fumée
Au-dessus de la tente où la horde affamée
Fait bouillir, en dansant autour du grand brasier,
Dans un vase de pierre, un chevreuil tout entier.
Et d'espace en espace, au bord des fraîches ondes
Qui sillonnent au loin ces retraites fécondes,
S'élève un vert bosquet ou l'oiseau va chanter.
Et l'ours sombre et morose, en grognant, vient hanter
Le flanc d'un rocher noir, le fond d'une raine
Où sa griffe déterre une amère racine.
Puis au-dessus de tout, limpide et radieux,
Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.
Mais déjà Gabriel le chasseur intrépide
Avait franchi ces lieux dans sa course rapide;
Et près des monts Ozarks au flanc aride et nu
Avec ses compagnons il était parvenu.
Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge
Avaient quitté la ville et la petite auberge
Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
Toujours encouragés par un espoir trompeur,
Avec des Indiens au visage de cuivre,
Ils s'étaient mis en route empressés à le suivre.
Parfois ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,
De son camp éloigné la fumée ondulante:
Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante,
Que des brasiers éteints et des charbons noircis.
Quoique bien fatigués et rongés de soucis
Ils ne s'arrêtaient pas, et, sans perdre courage,
Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage.
Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux
Avait cruellement étalé sous leurs yeux
Ces mirages menteur, cette ombre enchanteresse,
Qu'on croit toujours saisir, qui s'éloignent sans cesse.
Comme ils étaient un soir tous dans leur campement,
Assis autour du feu, parlant tranquillement;
Ils virent arriver une femme sauvage:
Le chagrin se peignait sur son pâle visage;
Mais on voyait briller, dans son oeil abattu,
Une force étonnante, une grande vertu.
C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes
Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux
A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche.
Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche,
Enivré de fureur, du tomahawk armé,
Massacrer, sous ses yeux, son mari bien-aimé,
Un fier Visage-Pâle, un Canadien paisible.
Aucun des voyageurs ne parut insensible
Au récit de la femme, à son affliction;
Ils lui dirent des mots de consolation,
Et la firent asseoir à leur table modeste
Quand la braise eut doré le chevreuil gras et leste.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
L'exilé d'Acadie et ses sauvages guides
Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
Pendant que les reflets capricieux et gais
Du brasier allumé dans la vaste prairie
Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
La Sauvagesse, vint, l'âme pleine de deuil,
S'asseoir sur le gazon devant l'agreste seuil
De la tente où veillait la triste Evangéline,
Puis elle fit entendre à la vierge orpheline,
Le récit douloureux de ses derniers malheurs.
Elle lui répéta, les yeux noyés de pleurs,
Et de cette voix grave, humble et mélancolique
Qui distingue partout l'enfant de l'Amérique,
Sa première espérance et ses félicités,
Son amour, son hymen et ses adversités;
Comme elle avait de joie et de peur d'être mère,
Et plaignait son enfant de n'avoir point de père!
Evangéline, émue à ces tristes discours,
Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours.
Elle voyait près d'elle une autre infortunée,
Une femme aux chagrins comme elle destinée;
Un coeur brûlant d'amour déçu, blessé, flétri,
Et privé pour jamais de son objet chéri.
Les liens du malheur unirent ces deux femmes,
Et d'intimes rapports enchaînèrent leurs âmes.
La vierge d'Acadie à la femme des bois
Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois
Bien loin de sa patrie elle était exilée.
Et la femme des bois, la figure voilée,
L'écoutait en silence, assise à quelques pas.
Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas.
Quand la vierge eut fini son histoire pénible
L'Indienne resta sombre, morne, insensible,
Comme si la terreur eut frappé son esprit:
Mais un moment après, tressaillante, elle prit
Dans ses deux frêles mains les mains d'Evangéline.
Puis assise à ses pieds dans l'ombre et la bruine,
Elle lui répéta l'histoire de Mowis,
Fiancé de la neige et brillant comme un lis,
Qui s'étant fait chérir d'une vierge encor pure
Une nuit partagea sa couche de verdure,
Et du discret wigwam sortit soudainement
Quand le rayon du jour dora le firmament;
Qui pâlit, se fana, se fondit comme une ombre.
Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre,
Son amante abusée, en proie à ses regrets,
Le suivit, en pleurant, jusqu'au bord des forêts,
Tendant vers lui ses bras pour retarder sa fuite.
Sans reposer sa voix elle redit ensuite,
Avec le même accent et si doux et si beau,
Comment, pendant la nuit, la belle Lilinau
Imprudente, et parfois légère en sa conduite
Par un méchant fantôme avait été séduite
Le fantôme venait, vers le déclin du jour.
Se cacher dans les pins qui voilaient le séjour
De Lilinau la vierge au front ceint de liane;
Et lorsqu'elle passait le seuil de sa cabane,
De sa noire retraite il sortait pour la voir.
Il soupirait d'amour comme le vent du soir,
Et murmurait tout bas de bien tendres paroles.
Lilinau, se fiant à ses propos frivoles,
Rechercha sa présence et l'aima tendrement.
Chaque soir il venait vers elle constamment.
En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes
Elle suivit son vol à travers bois et brumes.
On ne la revit plus. Sa tribu la chercha;
Mais personne jamais, sans doute, n'approcha
Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.
Toujours Evangéline écoutait, attentive,
Les contes merveilleux de la femme des bois,
Et les sons lents et doux de sa magique voix.
Elle s'imaginait être au loin transportée
Au splendide horizon d'une terre enchantée,
Vers des cieux inconnus son coeur prenait l'essor.
La lune se leva comme une boule d'or
Sur les pies dentelés de l'Ozark aux flancs chauves,
Sa mystique lueur glissa dans les alcôves,
Les voûtes, les arceaux des lointaines forêts,
Et des gîtes cachés elle vit les secrets.
La tente de la vierge apparaissait plus blanche;
La mousse et le roseau, le gazon et la branche,
Exhalaient des soupirs longs et mystérieux;
Les ruisseaux murmuraient des bruits harmonieux,
Et de tièdes zéphirs volaient sur les prairies.
La vierge abandonnait aux douces rêveries
Son esprit enivré, son coeur toujours aimant.
Mais une vague horreur, un noir pressentiment
Se glissaient dans son âme et troublaient son ivresse,
Comme un serpent impur se glisse avec adresse,
Roulant ses orbes froids sous les buissons épais,
Dans le nid du moineau dont il trouble la paix.
Ce triste sentiment n'était point de la terre.
De célestes esprits semblaient, avec mystère,
Lui souffler leurs secrets dans l'air calme des nuits.
Elle sentit soudain redoubler ses ennuis.
Quelque chose lui dit dans un secret langage,
Que, pareille en sa course à la vierge sauvage,
Elle aussi poursuivait un fantôme menteur.
Mais bientôt un sommeil calme et réparateur,
Versant sur sa paupière un merveilleux arôme,
Chassa de son esprit la crainte et le fantôme.
Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain
Les voyageurs, dispos, reprirent leur chemin.
Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée,
Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée.
Elle dit à la vierge: «Ecoute-moi, ma soeur,
«Je connais tous ces lieux comme le vieux chasseur,
«Sur le flanc de ces monts, où l'aigle fait son aire,
«Le flanc que le soleil en se couchant éclaire,
«Est assis un village, une humble mission
«Où reste un homme blanc comme ta nation;
«C'est le chef du hameau; c'est une Robe-noire.
«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire,
«De son peuple souvent j'ai vu le tendre coeur
«Eclater de plaisir ou saigner de douleur
«Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,
«De l'aimable Jésus et de sa bonne mère.»
Et la vierge aussitôt dit à ses compagnons:
«Si nous changeons de route et si nous atteignons
«Le bourg que ce mont semble enlever sur son aile,
«Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
A peine eut-elle dit que les aventuriers
Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
Quand le soleil entra dans son lit de nuée
La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
Détourna la montagne et découvrit au loin,
Une grasse prairie où moutonnait le foin,
Où serpentaient les eaux d'une vive fontaine.
Elle entendit chanter plus d'une voix lointaine,
Et vit le groupe gai des tentes des chrétiens
Unis dans ces déserts par de sacrés liens.
Sous un chêne orgueilleux dont l'antique feuillage
De son ombre voilait les tentes du village,
Etaient agenouillés avec soumission,
Le peuple et le pasteur de l'humble mission.
Voilé par une vigne un crucifix de marbre
Avait été fixé dans l'écorce d'un arbre
Et semblait reposer un regard triste et doux
sur les pieux chrétiens tombés à ses genoux.
A travers les rameaux du chêne solitaire
La prière et le chant s'élevaient de la terre
Et montaient vers les cieux comme un divin encens.
Les voyageurs, touchés par ces pieux accents,
S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction
Qui tomba de sa main sur la foule attendrie
Comme le grain de blé tombe sur la prairie
Et la robuste main de l'actif moissonneur,
Il s'avança vers eux sollicitant l'honneur
De les avoir longtemps pour hôte dans sa tente.
Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
L'assura d'un respect profond et filial
En entendant parler son langage natal
Au milieu de ces monts, de ces forêts sauvages,
Que n'éveillent jamais que les grossiers langages
Des ignares tribus qui peuplent ces déserts,
Ou des ours et des loups les discordants concerts,
Le prêtre catholique eut une grande joie.
En suivant le sentier où la verdure ondoie,
Il guide à son wigwam les voyageurs lassés,
Puis il les fait asseoir sur des rameaux cassés
Recouverts de la peau de riche bête fauve;
Et, signant de la croix son front auguste et chauve,
Il partage avec eux ses gâteaux de maïs,
Mets de tous les repas dans ces lointains pays.
A chacun à son tour, en souriant, il passe,
Pleine d'eau jusqu'au bord, sa vieille calebasse.