Bientôt les voyageurs disent, en peu de mots,
Le but de leur voyage et leurs pénibles maux.
Le prêtre leur répond d'une voix solennelle:
—«L'aube n'a pas six fois aux cieux tendu son aile,
«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui,
«Depuis que Gabriel, des trappeurs avec lui,
«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
«Il me dit longuement son funeste destin,
«Puis il continua son voyage lointain.»
La voix du vieux pasteur était bien onctueuse:
C'était le doux écho d'une âme vertueuse.
La vierge, cependant, sentait faiblir son coeur;
Chaque mot lui semblait éloigner le bonheur,
Et tombait lourd et froid dans son âme tremblante,
Comme durant l'hiver la neige ruisselante
Tombe dans un chaud nid d'où s'est enfui l'oiseau.
—«Il va chasser au nord ans un pays nouveau,»
Continua le prêtre, «et l'automne prochaine,
«Il revient avec nous prier sous le grand chêne.»
Evangéline, alors, dit à l'humble pasteur
D'une voix suppliante te pleine de candeur:
—«Mon père, permettez qu'en ce lieu je demeure
«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
Le bon prêtre touché de l'ardeur de ses feux,
Se rendit aussitôt à ses suprêmes voeux.

Le lendemain matin, revêtu de son aube,
Le prêtre dit la messe à la clarté de l'aube;
Et quand fut consommé l'holocauste divin,
Basile fit seller son coursier mexicain,
Puis il s'achemina vers ses lointains rivages,
N'ayant plus avec lui que ses guides sauvages.

Les jours se succédaient lentement, lentement
Le maïs parfumé qui semblait seulement
Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
Quand la vierge arriva dans le bourg solitaire,
Balançait maintenant ses longs épis dorés
Que les feuilles ceignaient de leurs tissus serrés.
On épluchait déjà dans l'amour et la joie,
Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
Les vierges rougissaient quant leur petite main
Dépouillaient des épis aux graines de carmin.
Les vierges rougissaient et cachaient leur visage,
En riant, en secret de l'amoureux présage.
Elles riaient encore à chaque épi tortu,
L'appelaient un voleur dans les blés descendu,
Sans pitié le jetaient au loin avec rudesse.
Auprès d'Evangéline étrangère à l'ivresse
Alors nul blond épis n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait: «Lève toujours au ciel
«Un coeur plein de foi vive, une humide paupière
«Et le ciel, à la fin, entendra ta prière.»
Il est, dans nos déserts, une plante au front pur
Comme l'étoile d'or dans la plaine d'azur;
Sa fleur mystérieuse au nord toujours s'incline.
C'est une douce fleur que la bonté divine
Sème, de place en place, en nos prés étendus
Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
Semblable à cette fleur est la Foi de notre âme.
Les fleurs des passions ont bien plus de dictame,
Plus de vives couleurs, plus de pompeux éclats;
Mais soyons défiants, elles trompent nos pas,
Et leur baume suave est, hélas! bien funeste.
Seule ici-bas la Foi, cette plante céleste,
Est le guide éclairé de nos pas chancelants;
Ensuite elle orne, au ciel, nos fronts étincelants.

Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne
Tombèrent, un par un, sur le guéret durci:
Gabriel ne vint pas! l'hiver s'enfuit aussi;
Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
L'abeille butina la fleur nouvel-éclose;
L'oiseau bleu fit pleuvoir sur les feuilles des bois
Les suaves accords de sa joyeuse voix.
Gabriel ne vint pas! Cependant sur son aile
La brise de l'été portait une nouvelle
Plus douce que l'arôme et l'éclat des bouquets;
Que les frais coloris et l'odeur des bosquets.
«Gabriel le chasseur avait planté sa tente
Au fond du Michigan, sous la voûte flottante,
Sous les pesants arceaux des antiques forêts,
Où de la Saginaw roulent les flots muets.»
Evangéline, enfin rendue à l'espérance,
Oubliant sa faiblesse, oubliant sa souffrance,
Et tout ce qu'a d'amer une déception,
Dit un adieu pénible à l'humble mission.
Cherchant à fuir ses maux, sa triste destinée,
Avec elle partit la fidèle Shawnée.
Après avoir longtemps erré dans le désert;
Après avoir, hélas! plus d'une fois souffert
L'aiguillon de la faim et d'une soif acerbe;
Après avoir couché, sans nul abri, sur l'herbe,
Elle atteignit des bois éloignés vers le Nord,
Et de la Saginaw suivit au loin le bord.
Un soir elle aperçut, au fond d'une ravine,
La tente du chasseur… Elle était en ruine!…

Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
La pauvre Evangéline, aux lointains horizons,
Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
Un profond désespoir consumait tout son être,
Sous les feux des étés, les frimas des hivers,
Elle traîna sa peine en bien des lieux divers.
Tantôt on la voyait aux missions moraves,
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves;
Sur un champ de bataille aux malheureux blessés
Tantôt elle portait ses secours empressés;
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville,
Et demain se cachait dans un hameau tranquille.
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quant elle commença sa course longue et vaine
Elle était jeune et belle et son âme était pleine
De suaves espoirs, de tendres passions;
Sa course s'achevait dans les déceptions!
Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait! Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et traçait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux
Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
Comme dans l'Orient l'aube brillante et vive
Annonce à l'univers que le soleil arrive.

V

Dans cette heureuse terre où de flots azurés
La Delaware arrose, en chantant vals et prés,
Il s'élève une ville harmonieuse et fière
Qui baigne ses beaux pieds dans la chaude rivière;
Qui garde avec amour, dans son bois enchanteur,
Le vénérable nom de Penn, son fondateur.
Là l'air est imprégné d'une douceur extrême;
De la beauté la pêche est le charmant emblème;
Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix
Qui murmure les noms des vieux arbres des bois,
Comme pour apaiser les plaintives Dryades
Dont on a démoli les vertes colonnades.
C'est là qu'Evangéline, après ses longs travaux,
Avait enfin trouvé le calme et le repos;
Et c'est là qu'était mort Leblanc, le vieux notaire.
Des ses cent petit-fils, quand il quitta la terre,
Un seul vint, un moment, s'asseoir à son chevet.
C'est dans cette cité que la vierge trouvait
Le plus de souvenirs de sa terre natale.
Elle aimait des Quakers l'existence frugale,
Et l'usage charmants de tous se tutoyer:
Cela lui rappelait son antique foyer,
Et sa chère Acadie où se traitaient en frères
Les habitants unis dans l'heur et les misères
Après qu'elle eut fini ses courses ici-bas,
Par un divin instinct, ses pensers et ses pas
Se tournèrent d'accord, vers cette ville altière,
Comme la feuille, au bois, se tourne à la lumière.
Quand la brise s'élève avec le frais matin
Et chasse les brouillards jusque dans le lointain
Le voyageur assis sur le flanc des montagnes
Voit naître, sous ses pieds, de riantes campagnes,
De longs ruisseaux d'argent frangés de verts rameaux,
Des clochers orgueilleux et d'agrestes hameaux;
Ainsi quant les brouillards s'enfuirent de son âme,
Bien loin, au-dessus d'elle, en des sentiers de flamme,
Elle vit graviter le monde étincelant
Et les sentiers ardus que d'un pas chancelant
Elle avait remontés avec tant de constance
Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.

Cependant Gabriel n'était pas délaissé;
La vierge, dans son coeur sous le deuil affaissé,
Gardait fidèlement son image bénie,
Palpitante d'amour, charmante, rajeunie.
Comme en ce jour heureux ou, la dernière fois,
Assise à ses côtés, elle entendit sa voix!
Les ans n'avaient point pu changer cette figure
Qu'elle vit autrefois si placide et si pure!
Pour elle son amant n'avait jamais vieilli;
L'absence et le malheur l'avaient même embelli;
Il était mort, mort à la fleur de l'âge,
Dans toute sa beauté, sa force et son courage.

En son exil lointain, sous un ciel étranger,
La vierge gémissante apprit à partager
L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'intelligence
Elle apprit la douceur, l'amour, la patience.
Elle épanchait sur tous sa douce charité
Qui ne perdait jamais de son intensité;
Comme ces belles fleurs dont les brillants calices,
Sans perdre de parfums, ni rien de leurs délices,
Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
Son coeur brûlait souvent de divines ardeurs;
Elle ne formait pas alors d'autre espérance
Que de suivre Jésus avec persévérance.
Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux,
Puis au pied des autels elle fit de saints voeux.

Bien souvent on la vit dans les coins de la ville
Où vivote la classe indigente et servile;
Où coulent tant de pleurs; où l'humble pauvreté,
Honteuse et sans habits, cherche à fuir la clarté;
Où la femme malade est sans pain et travaille
Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille;
Bien souvent on la vit, brûlant de charité,
Porter un doux espoir sous le toit attristé.
Lorsque la foule était vers minuit disparue,
Que tout dormait, le guet qui logeait chaque rue,
Criant dans la rafale et dans l'obscurité
Que tout étant tranquille au sein de la cité,
Voyait dans le carreau de quelqu'humble mansarde
Scintiller les rayons de sa lampe blafarde,
Avant qu'à son sommeil l'heureux fut arraché.
Le pensif Allemant qui venait au marché
Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charrette.
La rencontrait toujours, rentrant dans sa retraite,
Après avoir veillé toute seule en pleurant,
Au chevet solitaire où râlait un mourant.