Sur la ville vint fondre une peste maligne.
Plus d'un présage affreux, plus d'un funeste signe
En avait averti l'orgueilleux citadin.
De sauvages pigeons avaient paru soudain:
Ils sortaient des forêts où pour toute pâture
Ils n'avaient pu trouver qu'une noix sèche et dure.
Leur vol rapide et sombre avait terni le jour.
L'insecte sans murmure avait fui son séjour.
Ainsi que dans les mois d'avril et de septembre,
Sur les champs émaillés et tout parfumés d'ambre,
L'océan pousse un flot qui monte, monte encor
Jusqu'à ce que le pré soit lui-même lu la d'or;
De même, franchissant sa borne accoutumée,
L'océan de la mort sur la plaine embaumée
Où fleurissait la vie, et l'amour, et l'espoir,
Poussa soudainement son flot impur et noir.
Le riche, par ses biens, la beauté par ses charmes,
L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes,
Ne purent désarmer le terrible oppresseur;
Et le frère mourait dans les bras de sa soeur;
L'enfant pâle et maigri, sur le sein de sa mère;
L'époux en embrassant une épouse bien chère!
Le pauvre, délaissé dans ce moment fatal;
Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital,
La demeure de ceux qui n'ont point de demeure;
C'est là qu'il attendait, en paix sa dernière heure.
En ce temps l'hôpital s'élevait retiré,
En dehors de la ville, au coin d'un large pré:
Aujourd'hui, cependant, la cité l'environne,
Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne
Semblent être un écho qui répète aux heureux
Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux:
—«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.»
Nuit et jours, à l'hospice, avec de saints apôtres,
On voyait accourir la soeur de charité.
Et quand elle parlait de la félicité
Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre,
L'ont tendrement aimé comme on aime un bon père,
Le mourant souriait et retrouvait l'espoir.
Sur le front de la vierge il croyait entrevoir
Une vive auréole, une lueur divine.
Comme au front de ces dieux un artiste en dessine,
Ou comme de bien loin, pendant l'obscurité,
On en voit resplendir au front d'une cité.
Son regard lui semblait un rayon, une flamme
De ce ciel où bientôt allait monter son âme.
Un dimanche matin, le temps était bien beau,
Pensive et recueillie, elle vint de nouveau,
Visiter l'hôpital encombré de malades.
Dans l'air chaud de l'été, sous ses vertes arcades,
Le jardin balançait mille odorantes fleurs.
La vierge recueillit celle dont les couleurs
Pouvaient charmer les yeux ou nourrir l'espérance
Des patients cloués sur leurs lits de souffrance;
Elle fit un bouquet, ensuite elle monta.
La brise, au même instant, sur son aile apporta
Les sons mélodieux d'une cloche lointaine.
Des accents cadencés flottèrent dans la plaine
Et parurent se perdre au fond des vastes bois:
C'était le chant pieux des graves suédois.
Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme
Le calme descendit sur son âme plus ferme:
Elle sentit alors que sa peine achevait.
Elle entra tout émue. A chaque humble chevet
Que l'ange de la mort recouvrait de son aile,
Se tenait, en silence, un serviteur fidèle.
Il prodiguait des soins au pâle moribond;
Mettait un linge froid sur sa tête et son front.
Et portait de l'eau froide à ses lèvres arides.
Il fermait doucement les paupières livides
De l'être infortuné qui venait de mourir;
Lui croisait les deux mains, et pour le recouvrir
Etendait un drap blanc sur sa figure pâle.
Quand la vierge rentra dans la fiévreuse salle
Plus d'un visage mat parut se réveiller,
Se tourna lentement sur son dur oreiller.
Et sur elle fixa des yeux pleins de souffrance.
Sa présence était douce et rendait l'espérance:
C'était le jour naissant qui du clair horizon
Verse un reflet vermeil aux mur d'une prison.
En portant ses regards sur les lits autour d'elle
Elle vit que la mort travaillait avec zèle.
En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés
Que, la veille, de soins elle avait entourés,
Etaient enfin partis de cette pauvre terre:
Mais d'autres occupaient leurs couches de misère!
Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés
Par la crainte et l'effroi semblent être enchaînés.
Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne;
Sous sa morne paupière un court éclair rayonne:
Elle verse un sanglot et verse d'amers pleurs.
Les malades surpris, par un effort suprême,
De leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.
Prés d'elle sur un lit où tomba son regard
On venait de porter un grand et beau vieillard;
Mais il était mourant, et sa joue était creuse;
Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse.
Et dans le même instant un reflet du soleil,
En luisant sur son front le rendait plus vermeil,
Paraissait effacer les rides du vieil âge,
Et rendre la jeunesse à son pâle visage.
Il était là, gisant immobile et sans voix,
Son regard suspendu sur la petite croix
Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche.
La fièvre d'un trait rouge environnait sa bouche.
On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux.
Avait mis sur sa porte un sang tout généreux
Pour que l'ange de mort retint son large glaive.
Ses pensers se perdaient dans un vague et long rêve;
Un râle fatigant, court et précipité
Soulevait sa poitrine avec rapidité;
Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres;
Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres,
Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.
Au long cri que jeta la vierge en son transport,
Il sembla secouer sa morne léthargie
Et retrouver encor quelque reste de vie.
Alors il crut ouïr comme une voix du ciel,
Une voix qui disait: «Gabriel! Gabriel!
«Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble!»
Et cette voix vibrait, comme l'airain qui tremble.
Dans un songe, aussitôt, il fit, comme autrefois,
La terre d'Acadie et ses verdoyants bois,
Et ses ruisseaux d'argent, ses prés et ses villages,
Et le toit de son père au milieu des feuillages,
Et son Evangéline allant à son côté,
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
Sur la prairie en fleurs ou le long des rivières!…
Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières…
Il entr'ouvre les yeux, les porte autour de lui:
La douce vision, hélas! a déjà fui!
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique,
Il voit, agenouillée, une forme angélique.
Et c'est Evangéline!… Il veut dire son nom,
Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son
Dans un dernier transport, il attache sur elle
Un regard où l'amour au désespoir se mêle;
Il veut lever la tête et lui tendre la main,
Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!
Seulement un sourire éclaire sa figure
Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure
Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant.
Son regard se ranime et devient plus brillants;
Mais ce n'est qu'un éclair! On le voit se déteindre:
C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre,
Le flambeau consumé que réveille un vent frais:
Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais!
Et tout était fini: la crainte et l'espérance,
Les fidèles amours et la longue souffrance!
Evangéline en pleurs resta pieusement
Près des restes sacrés de on fidèle amant.
Une dernière fois, dans l'angoisse abîmée,
Elle prit dans ses mains la tête inanimée,
Doucement la pressa contre son coeur transi
Et dit, penchant son front: O mon père merci!
Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,
Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se balancent encor sur le bord des sentiers;
Mais loin de leur ombrage et de leur vertes ailes,
Dans le même tombeau, les deux amants fidèles
Dont les afflictions et les maux sont finis,
Reposent, côte à côte, à jamais réunis!
Ils dorment sous les murs d'un temple catholique!
Leurs noms sont ignorés; la croix simple et rustique
Qui disait au passant le lieu de leur repos
Ne se retrouve plus! Comme d'immenses flots
Roulent, avec fracas, vers une calme rive,
Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active,
S'agite chaque jour la foule des humains.
Combien de coeurs blessés et remplis de chagrins
Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude,
En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude!
Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement
En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment!
Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche!
Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.
Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se balancent encore sur le bord des sentiers;
Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme,
On entend murmurer un étrange idiome!
On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!…
Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger,
Et sur les bords déserts du sonore Atlantique
On voit, de place en place, un paysan rustique.
C'est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul
Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,
La terre de l'exil si lourde et si fatale.
Et qui revint mourir à sa rive natale!
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
Sa fille porte encore élégant mantelet,
Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie.
Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie.
Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau;
Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l'eau.
Dans les veilles d'hiver, quand les vagues écument,
Assis au coin de l'âtre où les fagots s'allument,
De l'humble Evangéline on conte les malheurs;
Et les petits enfants versent alors des pleurs.
Et l'Océan plaintif vers ses rives brumeuses
S'avance en agitant ses vagues écumeuses;
Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots
Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots!…