—Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!
En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, secouer le charme de cette langueur.
Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.
III
Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les fibres du cœur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en révéler le secret.
Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; elle se trouva laide.
—Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, peut-être parce que mes dents sont blanches.
Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.
Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.
—Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle complication dans ma vie!