—Et tante Rose? interrogea madame Danans.
—Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle fête au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux à ce départ pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!
Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin.
Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient d'autre chose en arrivant devant le perron.
Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs.
La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque et lui demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie.
—Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes œuvres au grand théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions, les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme.
—Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais mon mépris tout entier reste attaché à l'homme.
—Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez vous estime assez, lui, faisant une large part à vos entraînements... cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre. Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour d'amour.
—Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni cœur, ni loyauté!... Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je recouvrée?