Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cœur.

—Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à reprendre. Comme tu me rends heureuse!

Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de maison.

Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de plain-pied avec le jardin.

La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes bois qui l'entourent comme d'une ceinture.

Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense et calme horizon.

Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la maison.

Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du ciel.

Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»

Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?