En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.

Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers Philippe.

Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande émancipation par l'amour.

Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, ont fait leur chef-d'œuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cœur l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.

Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa froideur.

Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda nettement le sujet:

—Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...

—Est-ce une leçon?

—Non, certes, tout au plus un simple conseil.

—Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?