Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe:
—Vous êtes mes ailes...
L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée.
—Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon cœur éclate... j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour! Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.
Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit:
| Sentirsi, oh Dei morir |
| E non poter mai dir |
| Morir mi sento! |
Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser dire: Je me sens vivre!»
Les élans de leurs cœurs lui causaient une volupté secrète qu'elle eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse. D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité. Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât.
Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller les soupçons de leurs amis et compromettre Magda.
L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre sa voix, écouter vibrer son cœur, ces bonheurs qui n'étaient rien et qui étaient tout, allaient donc lui être ravis?