—Mais, Magdeleine,—s'écria tout à coup sa tante,—tu es folle de ton corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums, mais sur toi-même.

Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe.

Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait, lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne, hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque, ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire.

Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable, pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence: «Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres flétrissures de sa chair.

Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices, avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'œil, allongé par un peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front, elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia.

Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était.

En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença; une jalousie terrible lui étreignit le cœur; ce couple si jeune la faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune homme s'adressait à son cœur, à sa grande valeur morale et intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée, une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes, qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches entre les bras de leurs valseurs.

Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil, elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en prononçant son nom.

—Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel?

—Elle a dû quitter ce salon...