Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce douloureux projet.
On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de l'atmosphère.
Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses ambiantes dans un envolement lointain.
En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les battements de son cœur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient; ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant les premiers longs cheveux de leurs enfants.
Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie de la Foi.
Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent.
Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur propre autant que pour celui de Philippe... mais son cœur, son lâche cœur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place auprès de l'aimé, l'anéantissait.
Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps... et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau.
Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais maternellement. Son cœur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec l'enthousiasme et la magie du martyre.
La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis.