Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante contre la paroi de la loge, elle gémissait:
—Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel cœur ils profanent!
Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte, profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille.
Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux, lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra, malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison d'être dans la vie.
Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution.
Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis».
Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer librement en toute intimité de cœur. Jamais Magda ne s'y était trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de son cœur.
Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet; arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme, presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.
Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil, mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets. Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit... Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré.
Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate, et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie: