Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée: rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie, et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle s'affaissa.
Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.
Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.
Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence. Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à cette souffrance.
Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement, mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps, avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de Magda.
Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale, involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit:
—Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait!
Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement brutal, à la mort.
Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée. Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et dont les effets se révélaient effroyables.
Elle se souvint du désenchantement de sa visite chez Philippe, plus cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains, la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes.