Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille», voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage, dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit chemin, voilà le sort des honnêtes femmes.

Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés, les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura:

—C'est fini!

Oui, tout était fini pour elle; son cœur, son esprit, animés par son amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition. Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini. Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la délivrance, l'éternel repos.

Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse, elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la consolait de tout.

Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis, les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme un remords. Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et résolue, elle marcha à la mort.

Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite.

Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent réimprégnés du liquide mortel?

Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur.

Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait.