Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage. Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds, demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau, ne vit plus que la trace des ravages émanant de son cœur désespéré.

Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait, s'accentuait même, devenu maladif, nerveux.

—Je veux mourir, pourtant, dit-elle.

Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à-dire le néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et inutile comédie nous jouons dans l'univers!

Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité.

Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas, lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle le trompât? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux ce sentiment de haine profonde.

Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule, étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et, arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la vie».

Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue au sujet du voyage de Russie.

Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse allait de son cœur vers lui; il lui avait donné de si ineffables joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à l'extrême.

Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement renoncé à l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes accoutumés. Elle pensa: