—Ah! oui, il faut dîner...
La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui sembla chose puérile.
Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table, faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du service.
Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée: «Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux gens de service le drame de son cœur. Elle eût voulu sentir sa fièvre d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et songeait:
—«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté, de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte... défigurée peut-être?... sûrement morte!»
Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me perdre!»
Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son cœur contre les autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir, elle se plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait plus fermement souhaiter la mort.
Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir:
—«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir... Maudit soit le cœur!...»
L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort?