Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur. Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle lui envoya cet adieu:

«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné des joies inoubliables, des fêtes pour mon cœur et mon esprit. Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour moi, pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible cœur qui ne sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous; ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt il ne restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux du monde, compromettrait la pureté de votre vie.

«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à la douleur que ce mot renferme!

»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on les ensevelisse avec moi.

»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes.

»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse soyeuse, cette coulée d'or», comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé.

»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de tendresse dans une dernière ardente étreinte.

»MAGDA.»

Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée de ses cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa chambre. Quand la servante fut venue:

—J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre sœur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M. Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre, mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M. Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures.